LA POLITIQUE FRANÇAISE DE NEHRU

 La fin des comptoirs français en Inde (1947 - 1954)




La politique française de Nehru



Introduction

     Lorsqu’on commence à étudier les relations entre la France et l’Inde après l’indépendance, on s’aperçoit immédiatement que la première caractéristique de ces relations, c’est qu’elles dépendront, dès le premier jour, de questions extérieures aux problèmes strictement franco-indiens. Ce sera le cas du problème de l’Indochine qui, nous le verrons, jouera un rôle très important dans les rapports entre les deux pays jusqu’en 1954 ; ensuite prendra le relais la crise algérienne qui débutera le jour du transfert de facto à l’Inde des Établissements français [1].

     C’est un fait que la France et l’Inde ne seront jamais les alliés qu’ils auraient pu naturellement et intellectuellement être, s’ils n’avaient pas été d’un côté opposé de la décolonisation et du non-alignement. On notera bien sûr que certains aspects de la politique nehruvienne auront parfois des échos gaulliens – la force de frappe (c’est-à-dire les muscles) en moins.

     D’autre part, il faut bien le dire, l’Inde aura à faire face à des problèmes autrement importants que ses relations avec la France. Le premier problème ayant été créé à sa naissance par la division du pays en deux parties – Inde et Pakistan – avec les massacres inter-religieux qui suivirent.

     Cela résultera très rapidement en une guerre qui sera suivie de trois autres durant les cinquante années suivantes. Cette division de l’Inde aura des conséquences indirectes sur les relations franco-indiennes. Nous le verrons, en particulier, quand il s’agira de proposer un référendum pour résoudre le problème de l’avenir des comptoirs.

     Le rôle que Nehru voulait jouer en Corée, puis en Indochine, ainsi que sa lutte en faveur des pays en voie de décolonisation l’occupera beaucoup. C’est pourquoi il n’aura pas sans doute le temps de faire grand chose pour accélérer le processus du transfert de jure de Pondichéry et celui-ci « traînera » pendant près de huit ans [2].

     Il est vrai que la nouvelle amitié entre l’Inde et la Chine, qui se dégradera très rapidement à la fin des années cinquante, occupera beaucoup du temps de Nehru. À l’intérieur de l’Inde, la difficile situation agricole, la reconstruction économique et administrative après la Partition, le développement de l’industrie (avec la construction des « nouveaux temples », comme Nehru appelait les barrages hydroélectriques) ainsi que le ralliement des États princiers à l’Union indienne primaient sur les relations avec la France.

     En dépit de ce manque d’intérêt, et même parfois de convergence d’intérêt (comme dans l’affaire de Suez), c’est vers l’Occident et la France, comme nous l’avons déjà signalé, que Nehru se tournera dans les heures de difficulté [3].

     Enfin, le cœur de Nehru, du fait de son éducation et de certains autres liens [4] penchait plus du côté de l’Angleterre, bien qu’il appréciât grandement certains aspects de la culture française.



Les Établissements français

     Avant de débuter l’étude des relations entre l’Inde et la France entre 1947 et 1954, et de voir comment Jawaharlal Nehru essaya de mettre en pratique sa politique extérieure, dont nous venons de définir les grandes lignes, il est important de noter certains points que l’on pourrait qualifier de « géographiques ».

     En 1947, le principal contentieux entre l’Inde et la France était bien entendu ce que l’on connaît sous le nom des comptoirs français en Inde ou Établissements français. Pour l’Inde, c’était de petites épines « impérialistes »dans le grand corps d’une Mother India libérée.

     Ces petites enclaves de la France étaient « perdues » au milieu d’un immense territoire qui venait, après une longue lutte, d’atteindre son indépendance. En août 1947, les Britanniques partaient du sous-continent. Il n’y restait que deux « colonisateurs »: la France et le Portugal.

     C’était de petits colonisateurs, mais des colonisateurs tout même, et ce n’était pas acceptable pour le Premier ministre indien et son peuple.

     La situation politique et stratégique de ces possessions n’était pas en faveur de la France. Il suffit de jeter un œil sur quelques chiffres pour comprendre combien la situation de la France était indéfendable. Ce point, d’ailleurs, sera très bien compris par les représentants [5] de la France dès 1947. Il suffit de lire leurs rapports pour comprendre qu’il était plus honorable pour la France de partir la tête haute « qu’avec un coup pied dans le … » comme l’écrira l’évêque de Pondichéry en 1954.

     Donc ces chiffres parlent d’eux-mêmes : la France possède, en août 1947, cinq Établissements. Ceci représente une population de 300 000 « Français » noyés dans une masse indienne de 400 000 000 d'âmes. Il faut souligner d’autre part que ces populations ne sont en rien différentes des populations vivant dans l’Inde « libre »alentour.

     Pondichéry, le plus important de ces Établissements comporte 8 communes et 200 000 habitants. La population parle en majorité le tamoul, de même que celle de Karikal, qui a 6 communes pour 60 000 habitants.

     Le comptoir de Yanaon dans l’actuel Andhra Pradesh n’a que 6 000 habitants qui parlent le telugu alors que Mahé, sur la côte ouest du Malabar [6], a 15 000 habitants parlant le malayalam. Chandernagor, enclavé dans la province du Bengale occidentale, compte 40 000 âmes mais parle une langue que personne ne comprend dans le sud : le bengali.

     Il faut ajouter à tout cela, 12 Loges occupant un total 4 km2 avec 2 000 habitants. Le problème principal de ces Loges – sites d’anciennes usines ayant un statut de port franc – c’est que très peu de Français ou même d’Indiens savent où elles sont situées et quelle est leur utilité exacte (à part bien sûr la contrebande). La situation atteindra le comble du ridicule lorsqu’en octobre 1947, elles seront rétrocédées à l’Inde dans un geste magnanime du gouvernement français, mais en contradiction avec la Constitution française, laquelle, nous le verrons, exige un accord des populations concernées [7] et un vote de l’Assemblée Nationale. Le pire sera que la France, par erreur [8], offrira à l’Inde des Loges situées au …Pakistan (sic). Jusqu'à ce jour le Pakistan ne s’est aperçu de rien, bien que ses dirigeants ne se seraient sans doute pas posés beaucoup de questions s’ils s’en étaient rendus compte.

     Il faudrait ajouter qu’à l’intérieur même de chaque territoire, il y avait de petites enclaves (appelées aldées) qui étaient territoire britannique avant l’indépendance de l’Inde.

     Nous pourrions citer une anecdote personnelle qui montre bien la complexité du problème pondichérien. Nous avions l’habitude d’aller marcher dans les champs autour d’Auroville à un dizaine de kilomètres au nord de Pondichéry et nous remarquions souvent de petites bornes en granit d’une vingtaine de centimètres de haut sur lesquelles étaient gravées deux lettres « B.T. ». Ce n’est qu’après quelques mois que quelqu’un nous fit remarquer que cela signifiait « British Territory » et que nous passions simplement d’une enclave de l’État de Pondichéry en territoire « indien »(ex-B.T.). Le fait que ces bornes soient très rapprochées montrent les difficultés logistiques pour protéger ces territoires [9].

     Nous devons citer un dernier problème qui jouera sans doute un rôle dans la recherche d’une solution pour l’avenir des comptoirs, c’est le Traité de Paris de 1814 qui interdisait à la France l’utilisation de la force (construction de fortifications et implantation de forces armées) pour défendre les territoires. Bien que Nehru n’ait souvent eu que mépris pour ces traités « inégaux » et « impérialistes » [10], son Consul général à Pondichéry citera ce traité quand quelques gendarmes français débarquèrent à Pondichéry en juin 1954 pour « protéger » Pondichéry.

     Pour mieux comprendre la façon dont Nehru mit en pratique sa politique étrangère vis-à-vis de la France, nous étudierons tout d’abord certains événements de l’année 1947.

     Nous le verrons, ce fut l’année où les événements auraient pu tourner différemment, mais les circonstances et les acteurs [11] firent qu’au lieu d’une solution rapide et amicale et l’ouverture d’une « fenêtre sur la culture française en Inde » les choses se durcirent et traînèrent pendant plus de sept ans pour ne trouver qu’une situation partielle [12].



1947 : les premiers pas dans les relations franco-indiennes


Une Ambassade ou une Légation ?


     Une des premières lettres que l’on trouve dans la correspondance de Nehru est en fait datée de décembre 1946 et est adressée à Georges Bidault, le ministre MRP des Affaires étrangères du gouvernement Ramadier. Elle signale la venue à Paris de V.K. Krishna Menon en tant que représentant spécial du gouvernement indien pour débuter des pourparlers en vue d’ouvrir des relations « diplomatiques directes » entre l’Inde et la France.

     En fait l’établissement d’ambassades ou de missions en Inde et en France occupera la plus grande partie de la correspondance entre les deux gouvernements dans les premiers mois de 1947.

     Le 13 janvier, Nehru rencontra Christian Foucher, le Consul général de France à Calcutta pour discuter le même sujet : « Il voudrait ouvrir une sorte de mission à Delhi – quelque chose comme une légation, mais pas tout à fait – un arrangement provisoire qui pourra devenir une ambassade. Cette procédure est peu courante. …Je n’aime pas cette idée mais pour le moment nous lui avons demandé de donner sa proposition par écrit », dira Nehru [13].

     Il voulait immédiatement une ambassade, alors que le Quai d’Orsay pensait qu’en raison du statut provisoire du gouvernement indien, il était préférable dans un premier temps de n’ouvrir qu’une mission, qui pourrait devenir ambassade après la passation de pouvoir.

     Finalement les choses s’arrangeront et Nehru acceptera la nomination d’un chargé d’affaires [14] à Delhi dans les mois qui suivirent. Cet échange montre néanmoins le grand souci d’indépendance démontré par le gouvernement indien avant même le départ des Britanniques du sol indien.

L’Indochine déjà

     Nehru était entré immédiatement dans le vif du sujet avec une lettre adressée le 21 décembre 1946 à Marius Moutet, le ministre de la France d’outre-mer.

     Bien qu’assurant le ministre français que « Le peuple de l’Inde et son gouvernement sont désireux d’avoir des relations proches et amicales avec la France », Nehru se hâtait d’ajouter :

« Nous sommes désireux comme vous que la paix règne sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est. Nous suivons avec beaucoup d’anxiété les graves développements en Indochine. Nous espérons que les négociations récentes entre la République du Vietnam et le gouvernement français amèneront un règlement satisfaisant du problème, dont le résultat sera la liberté du Vietnam. Des hostilités ont été ouvertes et elles continuent. Cela inquiète beaucoup l’opinion publique en Inde. J’espère ardemment qu’une solution pacifique sera trouvée très bientôt et que la France, qui a longtemps été associée avec la cause de la liberté, aidera à établir la liberté et l’indépendance du Vietnam [15]. »

     Le problème vietnamien allait hanter les relations entre l’Inde et la France jusqu’en 1954 et nous le verrons, ce n’est qu’après la fin de la Conférence de Genève, en juillet de cette année-là, que le contentieux franco-indien pourra être résolu (au moins temporairement). L’argument que la France est synonyme de « terre de liberté » sera repris très souvent par les dirigeants indiens pour faire pression sur la France pour qu’elle abandonne ses colonies.

     La position de Nehru était en accord avec les grandes lignes de sa politique étrangère que nous avons déjà vues, mais ce n’était certainement pas la manière idéale pour lancer les relations entre la France et l’Inde sur une orbite favorable. Le 7 janvier, dans un communiqué, le Premier ministre indien par intérim avait déclaré à la presse :

« En Asie, il y a à présent un violent conflit au Vietnam entre les forces françaises et le Vietnam. Il est difficile pour nous de connaître toute la vérité sur les faits. Mais une chose est sûre, c’est que des forces armées étrangères essayent d’écraser le Vietnam. L’Inde a toujours traité la France avec beaucoup de considération pour tout ce que ce pays a représenté dans l’histoire de la lutte pour la liberté des peuples. Nous apprécions aussi la culture française et l’important développement des arts en France. Nous espérons pouvoir nous rapprocher de la France dans les domaines culturels et politiques. Mais la tentative de la France pour écraser l’esprit de liberté en Indochine a profondément ému le peuple indien, qui a toujours été du côté de la liberté dans tous les coins de l’Asie. Notre bonne volonté envers la France a été mise à rude épreuve. Nos sympathies inévitablement vont vers le peuple indochinois. Je suis sûr que le gouvernement et le peuple français réaliseront que les actions qu’ils ont entreprises en Indochine ont, et continueront d’avoir, des répercussions de grande portée qui nuiront au prestige de la France en Asie.      Le prestige de la France ou de tout autre pays, ne peut pas être sauvegardé par la force des armes mais par la renonciation à l’impérialisme et le soutien partout à la liberté humaine et au progrès. … Je suis donc absolument sûr que la République française reviendra à des méthodes pacifiques en Indochine et montrera par son propre exemple qu’elle est partout en faveur de la liberté [16]. »

     Bien sûr dans les mois suivants, lorsqu’elle aura des relations diplomatiques avec la France, l’Inde de Nehru devra adoucir ses propos, mais ces premières déclarations n’étaient pas pour aider à une résolution rapide du problème des Établissements français.


Accord sur les transports aériens


     Dans les premières semaines de 1947, une première question pratique allait surgir pour Nehru : un accord qui avait été signé en 1945 entre la France et la Grande Bretagne et qui permettait le survol d’avions militaires au-dessus du territoire indien devait être renouvelé. La France aurait voulu une nouvelle extension de l‘accord pour dix ans, mais Nehru ne l’entendait pas de cette oreille. Dans une note au bureaucrate britannique responsable, Nehru écrivit le 13 janvier :

« La proposition du Gouvernement français soulève des questions importantes, plus particulièrement en raison des hostilités en Indochine. L'opinion publique en Inde n’est pas en faveur de l’utilisation de la force par le Gouvernement français contre les peuples d'Indochine et tout ce que nous faisons pour faciliter l'utilisation de cette force est nécessairement mal vu et fortement critiqué. À part la question générale, donc, le moment présent n’est pas très propice pour soulever cette question et il ne serait pas approprié de parvenir à un tel accord sans tenir compte de l'opinion publique.
     …N'importe quelle proposition, donc, pour un accord à long terme doit être exclue 
[17]. »

     Les bureaucrates avaient fait valoir les avantages d’un tel accord qui assurerait une réciprocité « au cas où l’Inde serait attaquée », mais Nehru rétorquait : « Il n'est pas question que l'Inde soit attaquée; c’est une question qui ne se posera pas pendant très longtemps », et Nehru continuait de préciser sa politique :

« Le présent accord semble prévoir la fréquence maximale d'un avion militaire par semaine volant au-dessus de l'Inde dans les deux sens. …Je ne pense pas qu’une période plus longue doive être fixée à cause de la possibilité d'événements en Indochine. Nous ne devons en aucune façon apparaître comme si nous aidions les Français dans leurs hostilités contre les peuples de l'Indochine. Je suggère, donc, que l'accord actuel continue pendant six mois et soit revu à ce moment-là.
     En même temps nous devons faire comprendre que nous ne sommes pas d’accord pour le passage au-dessus de l'Inde d'avions militaires envoyés pour bombarder ou dans d'autres buts de guerre 
[18]. »

     L’accord fut signé le 16 juillet 1947 en dépit des réservations de Nehru [19].

     Nous voyons pour la première fois que Nehru était obligé de faire des compromis avec sa position de défenseur des nations en voie de décolonisation, bien qu’il n’en soit pas très fier. Quelques jours après la note précédente, il faisait remarquer :

« Je suppose que je dois être d’accord [20]. Mais je ne suis quand même pas très à l’aise à ce sujet, étant certain qu’il y a beaucoup de gens en Inde qui n’apprécient pas ce genre de choses. Je ne l’aime pas beaucoup moi-même. J’espère qu’il sera dit clairement aux autorités françaises concernées qu’il y a un sentiment profond en Inde sur la question vietnamienne et tout ce qui pourrait être utilisé contre les Vietnamiens contrarie le peuple indien.
     Nous voulons des relations amicales avec la France, mais nous ne pouvons pas oublier que la lutte actuelle en Indochine provoque de très grandes réactions en Inde et, sans aucun doute, dans beaucoup d’autres parties de l’Asie [21]. »

     Nous devons aussi signaler que ce n’est pas Pondichéry qui était la plaque stratégique qui intéressait les militaires français en Indochine mais l’aéroport de Dum-Dum à Calcutta.

     Le problème des Loges n’apparaît pour la première fois dans la correspondance de Nehru qu’en avril 1947. Nehru dans une note [22] suggéra que le sujet soit, dans un premier temps, soulevé « non-officiellement » avec le chargé d’affaires. Il pensait qu’il était plus prudent d’attendre le résultat de l’approche non-officielle avant de décider du prochain pas à faire. Il était néanmoins formel que « pour le moment, seulement les Loges doivent être discutées. »

     Cette approche prudente et mesurée sera la caractéristique de Nehru dans les années à venir.


Une première entrevue

     La première réunion importante entre la France et l’Inde – rappelons que l’Inde n’est pas encore indépendante – eut lieu le 27 mai 1947 à Delhi entre le Premier ministre indien, Nehru, François Baron, le Gouverneur des Indes françaises et Henri Roux, le nouveau chargé d’affaires.

     Le compte-rendu [23] de la réunion [24] nous montre qu’à l’époque, les divergences n’apparaissaient pas si grandes. Sur la question des Loges, d’après les notes indiennes, le Gouverneur Baron aurait « reconnu qu'il devrait y avoir un règlement très bientôt, et qu'en fait il en a été référé à Paris. Ces Loges ne sont d'aucune utilité à la France et créent des problèmes pour le reste de l'Inde, pouvant être utilisées pour la contrebande ou d'autres buts. »

     Quant à l’union douanière [25], Nehru et Baron étaient d’accord : « Il n'était pas question de dénoncer cet accord. »

     Le gouvernement français voulait qu'il continue, mais avec certaines modifications mineures. Nehru était d’accord pour discuter ces « modifications mineures », cependant il ajoutait: « Nous pensons qu'il ne faut rien faire qui affaiblisse l'administration et permette ainsi une reprise de contrebande. ». Sur ce point, Baron était aussi d'accord [26].

     Puis vint le principal sujet de la proposition de Baron pour résoudre le contentieux des comptoirs. Baron expliqua au Premier ministre son idée d’une grande université internationale basée sur la culture française. Les notes indiennes nous disent :

« L'idée, c'est que cette université serve l'Inde en apportant la culture française aux Français [pondichériens]. Il [Baron] a ajouté que le Gouvernement français voudrait connaître nos réactions à cette proposition avant de prendre des dispositions à cet égard. …À Pondichéry, il y avait deux sentiments : le premier, c'est un attachement pour l'Inde en tant que patrie, et le second, c'est un attachement à la France dû à des centaines d'années d'union avec la France et la culture française. Il y avait un désir d'union avec l'Inde, mais il y avait aussi un désir de continuer cet attachement culturel avec la France. Il a suggéré que Pondichéry (et vraisemblablement Chandernagor, etc.) fasse partie de l'Union de l'Inde libre, mais qu'en même temps il y ait la possibilité d'une sorte de double nationalité pour les résidents, de façon à ce qu'ils puissent être à la fois citoyens de l'Union indienne et, dans certains domaines, citoyens de la France. »
     Mais Nehru n’était pas très heureux de cette proposition, surtout en ce qui concerne les droits à la double nationalité, bien qu’il ait dit à la délégation française qu’il demanderait à ses services d’étudier la question. Il voulait « une Inde unie sans aucune base étrangère ou droit d'extraterritorialité ». Cependant, il désirait que « les possessions françaises en Inde soient absorbées dans l'Union Indienne non pas par la contrainte, mais parce que nous pensions que c'était naturellement ce que voulait le peuple. » Nehru pensait que l’on pourrait trouver « un moyen de maintenir ces rapports ou autres connections similaires, mais cela ne devait pas empêcher Pondichéry de devenir membre à part entière de l'Union indienne. »

     Bien sûr, il ne pouvait rien dire contre la continuation des liens culturels [27] et il indiqua au Gouverneur et au chargé d’affaires qu’ « il aimerait certainement que Pondichéry, avec son long passé de culture française, puisse poursuivre ses liens culturels avec la France. »

     Mais deux témoignages indirects nous révèlent que Nehru n’était pas très chaud pour la proposition française [28]. Tout d’abord, l’écrivain Satprem qui était à l’époque le secrétaire privé du Gouverneur racontera dans ses Mémoires que Baron ressortit blême de l’entrevue [29].

     Ensuite, on en trouve une confirmation dans les remarques que fit Nehru au Maréchal Montgomery, qui vint lui rendre visite une semaine plus tard. Ce dernier commentera : « Nehru a aussi fait allusion aux colonies françaises et portugaises en Inde, qui, a-t-il dit, reviendront inévitablement à l’Union indienne tôt ou tard. Il a parlé de l’étrange proposition de M. Baron que la France pourrait continuer à exercer une sorte de contrôle culturel dans les colonies françaises [30]. »

     Le Premier ministre indien avertit très clairement ses interlocuteurs :

« Le destin de l'Inde française sera en fin de compte décidé en Inde ou plutôt par des événements en Inde. M. Baron a été d'accord avec moi qu'il était inévitable que Pondichéry doive obligatoirement rejoindre l'Union indienne. Il n'y avait aucune autre alternative. Sur quoi il a insisté sur quelques privilèges culturels pour la France. Là, je n'avais aucune objection à ce qu’ils soient offerts, une fois que politiquement l'Inde française serait absorbée dans l'Union indienne. »

     Le ministère de la France d’outre-mer encore une fois ne sera pas très content que Baron se soit trop avancé sans aucune direction ou ordre de Paris.

     À la fin de l’entrevue, Nehru fit une étrange déclaration qui semble en contradiction avec ce qui précède mais qui allait dans le sens dans lequel le ministère des Affaires étrangères français allait travailler au cours des mois suivants [31]. Le compte-rendu de l’entrevue mentionne les paroles de Nehru :

« J'ai fait remarquer en outre qu'une Inde libre serait une fédération d'unités autonomes. Il était fort possible que même à l’intérieur d’un ensemble fédéral, il y ait des secteurs autonomes formant de plus petites unités culturelles ou linguistiques. Nous désirions maintenir l'unité de l'Inde et un Gouvernement central fort, mais nous tenons également beaucoup à garder la diversité de l'Inde et l'autonomie culturelle de ses différentes régions. »

     Bien entendu, l’Inde ne devait jamais prendre cette direction en vue des dangers « d’éclatements » que cette proposition comportait pour l’Union indienne. On peut imaginer que les petits États princiers auraient été très contents de devenir des « unités autonomes » en association avec la République indienne. Mais cela n’était sûrement pas la vision de Vallabhbhai Patel, le Premier ministre adjoint qui était responsable du portefeuille des États princiers. Cette « autonomie » aurait sans nul doute abouti à une fédération ingouvernable. Seule la deuxième partie de la proposition sera retenue : il y aurait un État central fort, au moins tant que tous les États princiers, principalement ceux convoités par le Pakistan, ne seraient pas rentrés dans le giron indien. Dans ce sens, on peut comprendre que le gouvernement indien n’accepterait jamais le principe d’un condominium, qui sera pourtant étudié en détail à Paris pendant plusieurs années.

     Un point que nous n’avons pas encore abordé [32] est le fait que la question des Établissements dépendait de deux ministères français : le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la France d’outre-mer. Cela créait bien sûr des tiraillements constants, les Affaires étrangères saisissant très bien dès le début que le jour s’approchait où il faudrait « lâcher » les comptoirs, ce qui n’était pas le cas de la rue Oudinot. On peut le comprendre : si un ministère des Colonies lâche ses colonies, que lui reste-t-il ?

     À la fin de l’entretien, le Premier ministre indien s’adressa directement à Henri Roux pour lui rappeler les convictions indiennes sur la question indochinoise :

« J'ai mentionné à M. Roux l'opinion qui prévalait fortement en Inde vis-à-vis du conflit qui se déroule en Indochine. Il était naturel, non seulement pour les Indiens, mais pour les peuples d'autres régions de l'Asie, d'avoir en horreur les activités d'une puissance étrangère réprimant les aspirations d’un peuple sur un territoire colonial. »

     Le compte-rendu nous dit que Roux répondit qu'il s'était rendu compte des réactions indiennes et qu’il espérait qu'un armistice serait bientôt déclaré. Il ajouta que pour la France le Vietminh était seulement une partie de l'Indochine. Ce n’était sûrement pas l’avis de Nehru qui précisa que l’Inde n’était « concernée par aucun parti en particulier, mais seulement par le fait que les peuples de l’Indochine doivent être laissés libres de décider de leur propre destin ».

     Nous avons insisté sur cette première entrevue, car elle montre bien les différences qui divisent la France et l’Inde dans les premières années après l’Indépendance. On peut voir en même temps que les différences ne semblaient pas si insurmontables et qu’une volonté politique (des deux côtés) eût suffi pour régler la question à la satisfaction de tous.

     À l’occasion du 14 juillet, Nehru écrivit une lettre à Henri Roux pour le féliciter :

« Alors que l’Inde s’approche du jour où elle sera indépendante et libre, le 14 juillet revêt une nouvelle signification pour son peuple. L’Inde et la France sont le symbole des valeurs humaines, et j’ai toutes les raisons de croire que les années à venir verront une amitié et une coopération plus étroites entre nos deux nations [33]. »



Le Rôle des Britanniques

     L’entrevue avec le Maréchal Montgomery, citée plus haut, soulève une question intéressante : le rôle des Britanniques dans les relations entre la France et l’Inde nouvellement indépendante. Il est certain que les Britanniques n’étaient pas très heureux de voir les Français conserver un pied sur le sol indien après leur départ, même si ce n’était qu’un pied « culturel ». Se méfiant de la France, qui semblait vouloir garder ce à quoi les Britanniques avaient renoncé, Montgomery comme le Colonel Fletcher, le Consul général Britannique à Pondichéry, essaieront sans doute d’influencer la politique indienne pour être sûrs que la France ne garde pas d’attache, même culturelle, en Inde et ne reprenne pas la place laissée vacante par leur départ. Nehru indiqua d’ailleurs dans le compte-rendu de l’entretien cité plus haut: « Le Colonel Fletcher n'a donc pas besoin d’avoir peur que Pondichéry devienne la base d'une puissance étrangère. » Un autre détail montre la pensée des Britanniques au moment où ils abandonnaient le « joyau de l’Empire » aux mains des Indiens : beaucoup pensaient que l’Inde éclaterait en nombreux petits royaumes plus ou moins indépendants, auquel cas la France pourrait jouer un rôle si elle gardait une enclave à Pondichéry 
[34].


L’Inde est indépendante


     Nous n’entrerons pas dans le détail des journées qui précèdent l’indépendance indienne, mais alors que les émeutes inter-religieuses sévissaient dans de nombreuses provinces du sous-continent et que le gouvernement indien ne savait plus où donner de la tête, certaines bra
nches du Congrès faisaient monter la pression sur le gouvernement français : les colonisateurs devaient tous quitter l’Inde immédiatement, et Chandernagor était particulièrement visée. Le Gouverneur Baron n’eut d’autre alternative que de se précipiter à Calcutta pour y rencontrer Gandhi et lui soutirer une assurance que les choses se feraient « en leur temps ». Le Gouverneur lui-même déclara que la décision serait en fin de compte prise par les populations elles-mêmes qui devraient pouvoir s’exprimer librement [35].

     Grâce à l’intervention de Gandhi, le pire put être évité [36] et le temps nécessaire pour ouvrir des négociations entre les deux nations, gagné. Le fait qu’il n’y aura pas de vrais pourparlers pendant les sept ans à venir [37], ne nous importe pas pour le moment.

     Le chargé d’affaires Roux pour sa part rencontra Nehru le 8 août et demanda au Premier ministre que rien de fâcheux ne se passe à l’occasion du 15 août. Il avait un message urgent de Georges Bidault : celui-ci espérait que des incidents pourraient être évités, car cela ajouterait aux difficultés de la situation.

     Roux rassura le Premier ministre sur les intentions françaises :

« Le Gouvernement français considérait activement et d’une façon urgente l'avenir des territoires français en Inde. Il avait décidé de céder presque immédiatement les Loges françaises au Gouvernement de l'Inde sans entrer dans aucune discussion. Il avait aussi décidé d'accorder aux municipalités dans les Établissements français des pouvoirs financiers et administratifs étendus. Ces municipalités auraient ainsi beaucoup plus d'autonomie dans l'avenir.
     Tout ceci est considéré comme un premier pas [38]. »

     Nehru commentait :

«…Ils veulent nous assurer qu’ils désirent que toutes ces questions se résolvent amicalement entre le Gouvernement français et le Gouvernement de l'Inde et conformément aux vœux de la population de l’Inde française.
Cependant en vue de la procédure parlementaire, ils ne peuvent rien déclarer pour le moment.
…Il [Bidault] tenait beaucoup à ce que l'on donne de la publicité à la question des Loges le plus tôt possible, il espère que cela pourrait avoir un effet positif en Inde. »

     Par contre, Nehru ajouta qu’en ce qui concernait l’agitation, il ne pouvait pas faire grand-chose, ce qui bien entendu n’était pas tout à fait vrai.

«…C’est très difficile et en fait à peine possible, pour nous, de faire quoi que ce soit à ce sujet. Il y a toutes sortes de groupes au Bengale et nous ne pouvons pas les contrôler. En fait, nous avons nous-mêmes de nombreux problèmes avec divers groupes dans plusieurs parties du Bengale, particulièrement dans les industries du charbon et de l'acier. Même le soi-disant Congrès à Chandernagor n'a aucun lien officiel avec le Congrès national Indien, bien qu'ils utilisent le nom de Congrès. C’est un groupe indépendant qui a une sympathie avec les idéaux du Congrès national, mais qui fonctionne de façon totalement indépendante [39]. »

     C’est une chose que nous verrons se reproduire plusieurs fois dans les années qui suivirent l’indépendance : d’une part Nehru insiste devant ses interlocuteurs qu’il ne peut rien faire pour contrôler les différentes branches du Congrès et, d’autre part, il écrit aux différents responsables pour faire monter ou baisser la pression. Il est clair que Nehru contrôlait très bien la machinerie d’un parti dont il était le président. Nous y reviendrons.



Un silence étrange : la cession des Loges

     Une des choses les plus étranges au point de vue est historique est qu’une lettre envoyée le 12 août par Georges Bidault à propos de la cession des Loges, ne fut reçue par Nehru que le 22 septembre (Nehru n’y répondra que le 30 septembre) [40]. Cette lettre montrait la sincérité du gouvernement français à faire avancer la question. Les Loges, dont le nom et l’emplacement n’étaient pas donnés, étaient généreusement offertes par la France, c’était le petit geste que Nehru avait exigé pour pouvoir débuter des discussions plus sérieuses. Le plus bizarre est qu’entre le temps où cette lettre fut envoyée et le moment où elle fut reçue par Nehru, la France et l’Inde avaient signé une Déclaration conjointe dont nous citerons plus loin le texte. On peut se demander encore une fois si le fait que Nehru ait été trop préoccupé par la situation intérieure en Inde et ses différentes responsabilités ne lui fit pas « négliger » de s’occuper de cette lettre importante du Président du Conseil français. La France avait pourtant insisté, nous l’avons vu, pour que publicité y soit donnée. Voici donc, le texte de la réponse de Nehru à Bidault :

« J'ai l'honneur de me référer à votre lettre du 12 août 1947, que j’ai reçue le 22 de ce mois [septembre].
     Le Gouvernement de l'Inde se réjouit et accepte la décision du Gouvernement de la République française quant à la renonciation aux droits historiques que la France a exercés dans les territoires connus sous le nom des Loges françaises en Inde [41], en faveur du Dominion de l'Inde.
     Par suite du retard de votre courrier, il n'était pas possible que la cérémonie du transfert ait lieu le jour que vous avez proposé.
     Puis-je utiliser cette occasion pour exprimer de la part du Gouvernement de l’Inde mon appréciation sincère pour ce geste amical qui aidera à renforcer les relations cordiales existant entre les Gouvernements de la République française et de l'Inde ? [42] »

     Nous reviendrons en une ou deux occasions sur cette première année des relations diplomatiques entre l’Inde et la France et sur les premiers pas de la diplomatie indienne. Il nous faudra mentionner entre autres les difficultés auxquelles Nehru devra faire face avec certains de ses collaborateurs.

     Nous avons essayé de remettre les événements de cette année décisive dans leur contexte en montrant les difficultés auxquelles eurent à faire face les dirigeants de la France et de l’Inde indépendante et en indiquant pourquoi on laissa peut-être échapper l’opportunité de régler d’une façon satisfaisante la question des comptoirs.



Entrevue avec le Sénateur Subbiah

     Il nous faut signaler une entrevue qui eut lieu quelques jours après l’indépendance entre le Premier ministre indien et le dirigeant communiste pondichérien V.K. Subbiah. Bien que Subbiah ait été membre du Conseil de la République [43], c’était lui qui organisait la lutte contre la politique française. C’est sans doute à ce titre que Nehru accepta de le rencontrer.

     Il fut à notre connaissance le seul dirigeant des Indes françaises reçu par Nehru au cours de cette première année. Il faudra attendre 1949 pour voir une délégation de Pondichéry conduite par Goubert [44] être reçue officiellement.

     Les Selected Works of Jawaharlal Nehru dans un article intitulé « Pas de tolérance de l’autorité française en Inde » décrit ainsi la visite. En voici le texte :

« Pandit Nehru a exprimé sa sympathie totale avec le mouvement qui se déroulait dans les différentes parties de l'Inde française. Quand on lui demanda s'il était d'accord pour que le Gouvernement français reste en Inde avec l’idée d'établir des relations culturelles entre la France et l'Inde, il a expliqué qu'il avait seulement exprimé son désir d'avoir des relations culturelles avec la France, mais qu’il n’a jamais accepté la domination politique des Français sur aucune population de l’Inde [45]. »

     Cela confirme que pour l’Inde, l’opération devait se passer en deux temps : tout d’abord les Français devaient remettre les clés de l’administration à l’Inde, puis on pourrait discuter de culture.


La Déclaration conjointe : Une solution amicale ?

     Sentant la pression monter, les deux nations décidèrent finalement de faire une Déclaration conjointe, le 28 août 1947.

« Également désireux de resserrer et de développer les liens d'amitié qui les unissent, les Gouvernements français et indien, soucieux d'ajuster dans les moindres délais et dans un esprit loyal de compréhension leurs vues et leurs intérêts dans tous les problèmes touchant leurs relations, ont décidé d'étudier ensemble un règlement amical des problèmes des Établissements français de l'Inde. Ils entendent rechercher les solutions les plus adéquates, en tenant compte à la fois des coutumes et des aspirations, des liens historiques et culturels qui les unissent à la France et à l'Inde [46]. »

     Les bases d’une solution semblaient jetées et une solution amicale semblait en vue, d’autant plus que le Quai d’Orsay travaillait d’arrache-pied sur une solution, peut-être trop utopique, d’une autonomie des comptoirs en association avec l’Union française et la République indienne. C’était sans compter sur les éléments les plus extrémistes dans le Congrès national indien, ni sur ceux de la rue d’Oudinot qui redoutaient un précédent pour les autres colonies françaises, en particulier la Tunisie, le Maroc et l’Indochine.



Visite de Maurice Schumann

     C’est dans ces conditions que Maurice Schumann, le porte-parole de la France Libre fut envoyé en mission « politique » en septembre 1947 par le Président Ramadier.

     La mission de Schumann consistait selon ce dernier [47], à « convaincre le premier gouvernement de l’Inde indépendante, non pas de renoncer, naturellement, à l’annexion des cinq comptoirs, mais de ne pas procéder à cette annexion dans l’immédiat et par la force ». Le Président de la République lui-même lui avait confié, avant son départ : « Je suis navré qu’on vous ait chargé d’une mission dont j’ai bien peur qu’elle ne soit d’ores et déjà une mission désespérée. »

     Maurice Schumann, après s’être rendu à Pondichéry et y avoir rencontré, dans son Ashram, Sri Aurobindo, le grand sage et ancien leader nationaliste, voyagea jusqu’à Chandernagor pour se rendre compte sur place de la situation. Il continua son voyage jusqu’à Calcutta pour y rencontrer Gandhi et lui communiquer l’objet de sa mission : « Nous sommes prêts à partir, mais donnez-nous le temps ». Gandhi accepta [48].

     Finalement, il arriva à Delhi pour présenter sa proposition au Premier ministre indien.

« Et quand j’ai vu Nehru, que je connaissais d’avant-guerre... je connaissais surtout Indira – parce qu’Indira, jeune fille charmante, en 1939, cherchait un Français bilingue, ayant fait des études en Angleterre, pour traduire les Mémoires de son père. …Je m’attendais donc à être très bien accueilli par Nehru.
     Or, je n’ai pas été bien accueilli [49], Nehru m’a reçu dans un silence et avec sécheresse... je le plaçais devant le fait accompli [50]. Il n’aurait pas demandé mieux, peut-être, que de me dire : Par égard pour la France qui a été malheureuse... je consens à ne pas... vous pouvez dire à M. Ramadier qu’il ne s’inquiète pas pour le moment... Mais quand je suis arrivé, la partie était gagnée, et les hommes politiques n’aiment pas ça.
     Il avait une puissance de silence qui dépassait l’entendement. L’ambassadeur de France, à l’époque, était Daniel Lévi, le fils de Sylvain Lévi, et Nehru avait une grande admiration pour lui.
     Il se retournait tout le temps vers Daniel Lévi, comme pour lui dire : Je ne sais pas pourquoi on m’envoie ce petit bonhomme – j’avais 35 ans – alors que vous, ambassadeur chevronné, fils de Sylvain Lévi, vous faites très bien l’affaire. Donc, il m’a reçu très sèchement. Plus tard les relations sont devenues extrêmement cordiales, car j’étais l’ami d’Indira [51]. »

     D’après les coupures de presse de l’époque, la mission, officiellement « culturelle », était très intéressée par l’idée de l’université internationale à forte composante française. L’Inde ne patronnait-elle pas elle-même la Vishva Bharati, université internationale de Shantiniketan, créée par le poète Tagore ?

     Dans l’interview citée plus haut, Maurice Schumann situe les circonstances de la visite et les difficultés des dirigeants indiens : pour ceux-ci la question pondichérienne n’était pas la plus brûlante de toutes bien qu’étroitement liée aux autres problèmes de l’Inde nouvellement indépendante.

« Quand je suis arrivé à Chandernagor, je me suis trouvé devant une situation de toute évidence intenable. Essayez d’imaginer que vous sortez par la Porte d’Auteuil, que vous arrivez à l’entrée de Boulogne, que vous voyez un drapeau indien, et on vous dit alors : Vous êtes en territoire indien ; il y a ici un député qui siège au parlement de Calcutta. Chandernagor apparaissait, beaucoup plus que Pondichéry qui est une entité, comme un scandale géographique, ou historique, car c’était vraiment une ville de la banlieue industrielle de Calcutta....
     Mais ce qu’il faut ajouter tout de suite – cela a été le deuxième facteur bien regrettable et même dramatique du succès de ma mission – c’est que l’Inde était déchirée, à ce moment-là, par ce qu’on a appelé les luttes communales – charmant euphémisme –, c’est-à-dire ravagée par des massacres (comme d’ailleurs notre siècle en est jalonné, comme il semble s’en produire aujourd’hui encore en Arménie, par exemple, ou dans l’enclave arménienne de l’Azerbaidjan.) Mais là, aucune comparaison : dans l’Inde, tout se multiplie par 10, par 100 ou par 1000. Le spectacle de Calcutta était atroce : les chauffeurs de taxi étaient musulmans et, la veille de mon arrivée, à côté de chaque taxi il y avait un musulman la gorge ouverte. Je ne parle pas de la misère : je venais d’une Europe qui n’était pas remise des désastres de la guerre, mais qui semblait nager dans l’opulence à côté du spectacle qu’offrait l’Inde indépendante.
     Comme je le raconte dans le chapitre de mon livre consacré à la mort de Gandhi – Gandhi jeûnait à ce moment-là jusqu’au risque de la mort pour arrêter la guerre intestine ; il était déjà inconsolable du partage de Mother India, de la Mère Inde – mais que dire des massacres....
     Voilà l’atmosphère de l’Inde du moment. »

     Il est dommage que nous n’ayons pu trouver de documents officiels, si ce n’est quelques coupures de journaux de l’époque, sur la visite de Maurice Schumann. Pour certaines raisons, peut-être le fait qu’il n’avait pas été délégué par un des ministères de tutelle pour les Établissements, peut-être aussi parce que Schumann s’intéressait d’un peu trop près à la philosophie hindoue, toujours est-il qu’il ne nous a pas été possible de mettre la main sur son rapport de mission dans les archives françaises. Cela aurait sans doute aidé à jeter une lumière nouvelle sur cet échec d’un transfert de pouvoir.

 

Notes :

[1] Le 1er novembre 1954.

[2] Six ans si on tient compte de l’accord de cession de 1956.

[3] En particulier en octobre 1962.

[4] En particulier, avec Lady Edwina Mountbatten.

[5] Entre autres, le Gouverneur Baron, le chargé d’Affaires Henri Roux et les ambassadeurs Daniel Lévi et Ostrorog.

[6] Aujourd’hui Kerala.

[7] Normalement par un référendum.

[8] Ou peut-être par précipitation.

[9] La carte ci-dessus montre aussi la difficulté du problème. Celui-ci prendra des proportions ingérables lorsque l’Inde décidera d’imposer un blocus économique après avoir renié l’accord douanier de 1941 entre la Grande Bretagne et la France. Il faut rappeler qu’un accord douanier avait été signé en 1941 entre l’Inde britannique et les Indes françaises. Cela permettait aux marchandises importées ou exportées des ports de Pondichéry et de Karikal d’être assujetties aux mêmes tarifs que les ports de l’Inde Britannique. En 1947, il y avait la possibilité soit de le dénoncer, soit de le modifier, soit de continuer avec les mêmes mesures d’application. Les populations les plus pauvres de l’Inde française souffriront beaucoup du blocus économique indien entre 1952 et 1954.

[10] Il rejettera en particulier l’accord signé à Simla entre le Tibet et l’Inde sur la ligne McMahon.

[11] Et le karma, diraient peut-être les Indiens plus traditionalistes.

[12] C’est-à-dire le transfert de facto des Établissements. Il faudra attendre 8 ans de plus pour trouver une solution permanente, le transfert de lego.

[13] Selected Works of Jawaharlal Nehru (ou SWJN), Series II, Vol. 1, p. 563.

[14] Henri Roux.

[15] SWJN, Series II, Vol. 1, p. 558.

[16] SWJN, Series II, Vol. 2, p. 527.

[17] SWJN, Series II, Vol. 1, p. 564.

[18] Ibid.

[19] Un point intéressant : ce fut le troisième traité jamais signé par l’Inde indépendante après des traités similaires avec les États-Unis et les Pays-Bas.

[20] Pour le passage de 11 vols civils vers le Vietnam.

[21] SWJN, Series II, Vol. 2, p. 527.

[22] SWJN, Series II, Vol. 2, p. 571.

[23] Nous basons notre récit sur le compte-rendu indien ; il y a de légères différences dans le rapport de Roux au Quai d’Orsay et de Baron au ministère de la France d’outre-mer.

[24] Record of Nehru’s interview with M. Baron, Governor of French India, and M. Henry-Paul Roux, French chargé d’affaires in India, at New Delhi on 27 May 1947, File No. 215-PS/46-PMS. Aussi dans SWJN, Series II, Vol. 2, p. 571.

[25] L’accord signé en 1941 entre l’Inde britannique et les Indes françaises..

[26] Sur ce point Baron sera réprimandé par son Ministère pour avoir abordé le sujet sans en référer auparavant avec la rue d’Oudinot.

[27] N’avait-il pas déclaré en 1946 qu’il voulait que Pondichéry restât « une vitrine de la culture française en Inde » ?

[28] Au moins en ce que concerne l’idée d’une université et de la double nationalité.

[29] Saptrem, Lettres d’un insoumis, (Paris : Robert Laffont, 1994), Vol. 1, p. 45.

[30] SWJN, Series II, Vol. 3, p. 300.

[31] Une sorte d’autonomie des Établissements (comme le statut de ville-libres) formant éventuellement un condominium entre l’Union française et la République indienne.

[32] Il faut bien noter aussi l’instabilité des gouvernements sous la 4ème République n’aida pas non plus à trouver une solution rapide et acceptable par tous. Mentionnons à ce propos qu’il était plus facile pour l’Inde de trouver des solutions à cette question dans la mesure où tout reposait sur un seul homme : Nehru.

[33] SWJN, Series II, Vol. 3, p. 397.

[34] G.S.Bajpai, le Secrétaire général du ministère des Affaires extérieures, dans une note du 26 juin 1947, avait attiré l’attention de Nehru sur le fait qu’au cours d’une conversation entre le Gouverneur Baron et le Consul général de Grande Bretagne, ce dernier avait déclaré qu’il y avait toute chance que l’Inde continue à se diviser après le départ des Britanniques.

[35] Dans un discours après sa prière du 17 août, Gandhi exprima son désaccord avec les satyagrahis et les baptisa même de ‘duragrahis’.

[36] C’est-à-dire une occupation par la force des territoires français.

[37] D’une certaine façon, il sera alors trop tard pour la France.

[38] Note, 8 August 1947. External Affairs Department File No. 26(26)-X/47, pp.13-14, National Archives of India. Aussi dans SWJN, Series II, Vol. 3, p. 412.

[39] Ibid.

[40] Neogy dans son excellent ouvrage sur la décolonisation nous dit : « Le 13 août, Roux lui remit [à Nehru] une lettre de Bidault lui transmettant les félicitations [du gouvernement français] à l’occasion de l’accession de l’Inde à sa souveraineté nationale ainsi que la décision du gouvernement français de renoncer à ses droits historiques sur les Loges en Inde. » Trop occupé par des problèmes plus pressants, Nehru avait dû oublier cette lettre et son contenu.

[41] Les Loges devaient seraient cédées « officiellement » le 6 octobre 1947.

[42] SWJN, Series II, Vol. 4, p. 642.

[43] Le Sénat français.

[44] Leader du Parti socialiste de l’Inde française et pendant longtemps ardent partisan des Français.

[45] SWJN, Series II, Vol. 4, p. 641.

[46] Neogy Ajit, Decolonization of French India, (Pondichéry, Institut français de Pondichéry, 1997), p. 281.

[47] Interview avec le magazine Auroville Today, Auroville, 1988.

[48] Je remercie M. l’ambassadeur Lewin pour m’avoir indiqué deux livres de Maurice Schumann sur son voyage en Inde : Maurice Schumann, La Mort née de leur propre Vie. Péguy, Simone Weil, Gandhi, (Paris : Fayard éditeur, 1974), et Maurice Schumann, Les Grandes Conférences du Figaro, (Paris, éditions 1, 1998). Malheureusement, je n’ai pas pu consulter ces ouvrages avant la publication de cette étude.

[49] C’est un autre témoignage qui nous fait dire que l’idée de ce pied « culturel » de la France en Inde ne plaisait pas beaucoup à Nehru.

[50] Car il avait fait le faux pas diplomatique de rencontrer Sri Aurobindo et Gandhi avant Nehru.

[51] Ibid.



 

           
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