L'Inde et la Renaissance de la Terre, Sri Aurobindo

 

I

1893 – 1910

Écrits Révolutionnaires

 

(Le 6 février 1893, Sri Aurobindo rentre en Inde après avoir passé la plus grande partie de son enfance et toute son adolescence en Angleterre, où il a reçu une éducation purement occidentale, gagnant à Cambridge de nombreux prix de grec et de latin, maîtrisant le français et suscitant l’admiration pour son anglais. Il se lance à la découverte de son pays dont il ignore presque tout, et comprend vite que celui-ci se trouve à un tournant de son histoire. Dans le vaste domaine de la culture indienne, les signes d’éveil abondent : onze ans plus tôt Bankim Chatterji a composé l’hymne à la Mère Inde, le Bande Mâtaram, et en ce moment même Swami Vivékananda, ayant achevé son premier pèlerinage à travers l’Inde, s’apprête à s’embarquer pour l’Amérique où il va éveiller un intérêt sans précédent pour son pays. En revanche, la scène politique est dominée par le Congrès national indien créé huit ans auparavant, dont les membres proviennent surtout de la bourgeoisie anglicisée et ne cessent de chanter les louanges de l’Empire britannique et de son « caractère providentiel » en Inde, tout en soumettant d’humbles pétitions aux autorités coloniales, que celles-ci se contentent d’ignorer tout bonnement. Il faudra attendre encore douze ans avant que ne démarre, en 1905, la lutte ouverte pour l’indépendance de l’Inde (à laquelle Gandhi ne se joindra qu’en 1918).
     Pour le moment, à l’âge de vingt et un ans, Sri Aurobindo écrit dans l’Indu Prakash, un quotidien de Bombay, une série d’articles où il fait le point de la situation politique de l’Inde et se lance dans une vigoureuse et méticuleuse offensive contre le Congrès et sa « politique de mendiant ». Quelques extraits :)

7 août 1893

     Nous ne pouvons pas nous permettre de vouer un culte à une institution, quelle qu’elle soit. Ce serait tout simplement devenir les esclaves de notre propre mécanique.

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21 août 1893

     Notre véritable ennemi ne se trouve pas dans une force extérieure à nous-mêmes, mais dans nos faiblesses criantes, dans notre lâcheté, notre égoïsme, notre hypocrisie, notre sentimentalité à courte vue.

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28 août 1893

     Du Congrès, donc, je dis ceci : que ses buts sont erronés, que l’esprit dans lequel il travaille à leur réalisation n’est pas un esprit de sincérité et d’entière dévotion, que les méthodes qu’il a adoptées ne sont pas les bonnes méthodes et que les chefs en qui il met sa confiance ne sont pas des hommes faits pour être des chefs — bref, que nous sommes pour le moment des aveugles conduits, sinon par des aveugles, du moins par des borgnes.

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4 décembre 1893

     Notre seule ambition, c’est de nous amuser avec des hochets, au lieu de nous occuper avec sérieux et énergie de questions graves. Mais pendant que nous jouons avec nos hochets, avec nos Conseils législatifs, nos plans astucieux pour séparer les pouvoirs exécutifs et judiciaires, pendant que nous jouons, dis-je, à finasser sur des broutilles, les eaux des grandes profondeurs s’agitent et, remontant à la surface, se déchaîne de façon étrange et menaçante le chaos de l’homme primitif, dont nos sociétés civilisées ne sont séparées que par une mince couche de convention.

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(À son retour en Inde, Sri Aurobindo entre au service de l’état princier de Baroda ; de 1897 au début de 1906, il enseigne l’anglais et le français à l’Université de Baroda, dont il deviendra par la suite le directeur adjoint. Au cours de ces années, il est amené à se rendre compte par lui-même de l’état déplorable dans lequel se trouve l’éducation en Inde et il sent à quel point il est impératif de construire une vraie éducation nationale, c’est-à-dire réellement adaptée à la nature et à la culture indiennes.)


Début des années 1900 (?)

     Si l’entraînement physique [qu’offre le système universitaire indien] est déplorable et la formation morale nulle, la formation mentale, elle aussi, est maigre en quantité et, du point de vue de la qualité, sans la moindre valeur... Nous devons faire en sorte qu’aucun étudiant ne puisse obtenir son diplôme sans avoir obligatoirement eu une bonne éducation. S’il lui suffit d’avoir une éducation médiocre, si une bonne éducation est tout à fait accessoire, il est évident que l’étudiant ne se donnera pas grande peine et ne dépensera guère d’énergie pour acquérir ce qu’il ressent comme étant superflu. Mais changez cet état de choses, rendez la culture et la vraie science indispensables et vous verrez que, poussé par le même motif intéressé qui, aujourd’hui, le fait se satisfaire d’une mauvaise éducation, l’étudiant sera forcé alors de se donner du mal pour acquérir culture et vraie science... Nous sommes, en Inde, devenus si barbares que c’est avec des motifs grossièrement utilitaires, dépourvus du moindre désir désintéressé de savoir, que nous envoyons nos enfants à l’école. Mais c’est l’éducation que nous recevons qui est elle-même responsable de cet état de fait...
     C’est une erreur fondamentale et déplorable qui nous a fait, dans ce pays, confondre éducation avec acquisition de connaissances... La somme de connaissances n’est pas en soi d’une importance capitale, l’important est d’utiliser le mieux possible son savoir. Avancer l’hypothèse facile, comme le font nos éducateurs, que nous n’avons qu’à fournir au mental quelques données superficielles dans chaque discipline, et qu’après on peut compter sur le mental pour se développer par lui-même et trouver sa voie propre, c’est contredire la science, c’est contredire l’expérience humaine... Bien que nous ayons beaucoup perdu en tant que nation, nous avons du moins toujours préservé notre curiosité intellectuelle, notre vivacité et notre originalité d’esprit ; mais même ces qualités qui demeurent encore se trouvent menacées du fait de notre système universitaire, et si elles disparaissent, ce sera le début d’une déchéance irrémédiable et de l’extinction finale.
     La toute première étape dans les réformes doit être, par conséquent, de révolutionner entièrement le but et les méthodes de notre éducation [R1] [1].

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     Il est clair que l’érudition indienne devrait avoir au moins un avantage sur l’érudition européenne : une intimité avec la langue, une sensibilité, que l’Européen ne peut espérer posséder à moins de renoncer à son sens de supériorité raciale... Pour l’Européen, en effet, les mots sanscrits ne sont rien d’autre que des jetons sans vie avec lesquels il peut jouer et qu’il peut placer à sa guise dans les endroits les plus artificiels ou dans les combinaisons les plus monstrueuses ; pour l’hindou, ce sont des choses vivantes dont il comprend l’âme même et dont il peut juger des possibilités avec une extrême précision. Que, malgré ces avantages, les chercheurs indiens n’aient pas été capables de se constituer en une grande école de pensée indépendante est dû à deux choses : l’insuffisance misérable de la connaissance du sanscrit qu’offrent nos universités, handicap fatal pour quiconque n’est pas un érudit-né, et l’absence d’une indépendance vigoureuse dans ces mêmes universités, ce qui fait que nous nous empressons toujours d’en déférer à l’autorité européenne. [R2]

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(À partir de l’année 1900, Sri Aurobindo comprend que le moment est venu de passer à l’action. Il entre en contact avec des groupes révolutionnaires clandestins au Maharashtra et au Bengale, et tente de coordonner leurs actions jusqu’alors isolées. S’il ne réussit que partiellement à cette tâche, dans ces deux régions de l’Inde l’idéal de la nation indienne — la Mère — se répand grâce à la multiplication de centres qui, dans les petites villes et les villages, fournissent aux jeunes un enseignement intellectuel, moral et physique, et les rendent conscients de l’état déplorable de leur pays écrasé et pillé sans vergogne par l’occupant.
     C’est à cette époque que Sri Aurobindo écrit Bhavani Mandir[2] une brochure destinée à « la préparation révolutionnaire » du pays, dont des milliers d’exemplaires seront distribués clandestinement. Quelques extraits : )


1905

     L’Inde, la Mère ancienne, s’efforce de renaître, oui, elle s’y efforce au prix de grandes souffrances et de pleurs, mais en vain. De quoi souffre-t-elle donc, elle après tout si vaste et qui pourrait être si forte ? Il y a là sûrement quelque énorme faille, il y a là sûrement quelque chose de vital qui nous fait défaut, et d’ailleurs, il n’est pas difficile de mettre le doigt dessus. Nous avons tout le reste, mais nous sommes vides de force, dénués d’énergie. Nous avons abandonné la Shakti [la Force] et, en conséquence, la Shakti nous a abandonnés. La Mère n’est plus dans nos cœurs, dans nos cerveaux, dans nos bras.
     Le désir de renaître, il est là en nous fortement présent, ce n’est pas là qu’est la faille. Combien de tentatives n’avons-nous pas faites, combien de mouvements — religieux, sociaux, politiques — n’avons-nous pas lancés ! Mais ils ont tous subi, ou se préparent à subir, le même sort : ils fleurissent un moment et puis l’impulsion faiblit, le feu meurt, et s’ils persistent c’est seulement comme des coquilles vides, des formes dont le Brahman s’est retiré ou dans lesquelles il est terrassé par le tamas [obscurité] ou l’inertie. Nos commencements sont puissants, mais ils n’ont ni suites ni résultats.
     Voilà qu’à présent nous commençons quelque chose dans une autre direction : nous avons démarré un grand mouvement industriel qui est censé enrichir et régénérer une terre appauvrie. L’expérience ne nous a donc rien appris et nous ne voyons pas que ce mouvement finira comme tous les autres — à moins que, tout d’abord, nous ne recherchions la seule chose essentielle, à moins que nous n’acquérions de la force.
     Est-ce la connaissance qui nous fait défaut ? Étant Indiens, nés et élevés dans un pays qui, depuis les origines, a préservé et accumulé le jñâna [connaissance], nous portons en nous l’héritage de millénaires... Mais c’est une connaissance morte, un fardeau qui nous accable, un poison qui nous ronge, et non, comme il faudrait, un bâton pour affermir nos pas, une arme entre nos mains ; car il est dans la nature de tout grand pouvoir, si on ne l’utilise pas ou si on l’utilise mal, de se retourner contre son détenteur et de le détruire...
     Est-ce l’amour qui nous fait défaut, est-ce l’enthousiasme, est-ce la bhakti [dévotion] ? Ces tendances-là sont profondément enracinées dans la nature indienne, mais en l’absence de Shakti, nous ne pouvons pas les concentrer, nous ne pouvons pas les diriger, pas même les préserver. La bhakti est la flamme bondissante, la Shakti est le combustible. Si le combustible fait défaut, combien de temps le feu durera-t-il ?
     Plus s’approfondira notre regard et plus il nous deviendra évident que la seule chose qui nous manque, et que nous devons nous efforcer d’acquérir avant toute autre, c’est la force — force physique, force mentale, force morale, mais surtout la force spirituelle, celle qui est la source unique, inépuisable et impérissable de toutes les autres. Si nous avons la force, tout le reste nous viendra par surcroît, facilement et naturellement. Si nous n’avons pas la force, nous sommes comme des personnages dans un rêve qui ont des mains mais ne peuvent ni saisir ni frapper ou qui ont des pieds mais ne peuvent courir...
     Si l’Inde doit survivre, il nous faut lui rendre sa jeunesse. Il faut que des torrents d’énergie, impétueux et bouillonnants, se déversent en elle, il faut que son âme redevienne, comme elle l’était jadis, semblable à la houle de la mer — vaste, puissante, calme ou agitée à volonté —, un océan d’action ou de force.
     Beaucoup parmi nous, complètement subjugués par le tamas, le sombre et pesant démon de l’inertie, disent aujourd’hui que c’est impossible, que l’Inde est décrépite, exsangue et sans vie, trop faible pour jamais se rétablir, que notre race est condamnée à s’éteindre. Vaines sottises. Aucun homme, aucune nation n’est dans l’obligation d’être faible, à moins de le vouloir ; aucun homme, aucune nation n’est dans l’obligation de périr, à moins de choisir délibérément l’extinction.
     Car qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce que notre mère patrie ? Ce n’est pas un coin de terre, ni une figure de rhétorique, ni une fiction de l’esprit. C’est une puissante Shakti, elle est formée de la Shakti des millions d’éléments qui constituent la nation, comme Bhavânî Mahisha-Mardinî [3] qui apparut en jaillissant de la Shakti des millions de dieux tous réunis en une seule masse de force et fondus en un être unique. La Shakti que nous appelons l’Inde, Bhavânî Bhâratî [4], c’est l’être vivant dans lequel s’unissent les Shakti de trois cent millions d’individus ;[5] mais elle est inactive, emprisonnée dans le cercle magique du tamas, de l’inertie et de l’ignorance où se complaisent ses enfants...
     Nous devons créer la force là où elle n’existait pas auparavant ; nous devons changer notre nature et devenir des hommes nouveaux avec un cœur nouveau, nous devons renaître... Nous avons besoin d’un noyau d’hommes dans lesquels la Shakti soit développée jusqu’à ses limites les plus extrêmes, dans lesquels elle remplisse toute leur personnalité, et d’où elle déborde pour fertiliser la terre. Avec le feu de Bhavânî dans leur cœur et dans leur tête, ils se mettront en route et iront porter la flamme dans tous les coins et recoins de notre pays.

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(Extrait d’une lettre en bengali de Sri Aurobindo à sa femme, Mrinalini Dévi — lettre dans laquelle il tente de lui expliquer comme il se sent appelé à agir pour la liberté de son pays. Cette lettre sera saisie par la police quelques années plus tard et présentée comme pièce à conviction lors du procès de l’attentat d’Alipore.)


30 août 1905

     Alors que d’autres voient leur pays comme une masse inerte de matière — quelques champs et prairies, des forêts, des collines et des rivières —, c’est la Mère que je vois en lui. Je l’adore, je le révère comme la Mère. Et un fils, que ferait-il, s’il voyait un démon assis sur la poitrine de sa mère et s’apprêtant à boire son sang ?... Je sais que j’ai la force de délivrer cette race déchue. Il ne s’agit pas de force physique — je ne vais pas combattre avec l’épée ou le fusil — mais de la force de la connaissance. [R3]

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(En 1905, le Vice-roi des Indes, Lord Curzon, inquiet de la montée en force des sentiments anti-britanniques au Bengale, décide de mettre en application la fameuse politique anglaise de « diviser pour régner » : il scinde le Bengale, qui formait une unité ethnique autant que linguistique et culturelle, en deux provinces, l’une occidentale et l’autre orientale — cette dernière deviendra le Bangladesh. Son but est non seulement de briser la campagne grandissante, mais surtout de se servir du Bengale oriental à majorité musulmane pour provoquer des frictions croissantes entre hindous et musulmans — le résultat, quarante ans plus tard, sera la partition de l’Inde elle-même.
     Le Bengale réagit à ces mesures par des protestations et manifestations massives auxquelles participeront la plupart des grandes personnalités de l’époque, dont Rabindranath Tagore, Bepin Chandra Pal et bien d’autres. Le mouvement du « Swadéshi », qui prône l’emploi exclusif des produits indiens et le boycott des produits britanniques, se répand dans de nombreuses régions.
     Sri Aurobindo voit dans la partition du Bengale l’occasion idéale de généraliser et renforcer le mouvement pour l’indépendance. En mars 1906, il pousse son jeune frère Barin à publier le Yugantar, un hebdomadaire bengali virulent qui sera bien vite interdit par les autorités ; en août, B. C. Pal lance un quotidien de langue anglaise, le célèbre Bande Mâtaram (« salut à la Mère Inde »), auquel Sri Aurobindo s’associe et dont il devient le rédacteur en chef, tout en poursuivant parallèlement ses activités clandestines, notamment avec le grand Marathe Bal Gangadhar Tilak.
     Jour après jour jusqu’en mai 1908, Sri Aurobindo se sert des pages du Bande Mâtaram pour insuffler inspiration, force et lucidité dans le mouvement nationaliste naissant. Ce quotidien, écrit dans une langue que les Anglais ne peuvent s’empêcher d’admirer pour sa vigueur et son habileté, et dont le Times de Londres reproduira rageusement des articles à plusieurs reprises, aura au Bengale et dans toute l’Inde une influence des plus grandes. Ainsi que Sri Aurobindo l’écrira plus tard, son premier souci est « de déclarer ouvertement que le but de l’action politique en Inde devait être son indépendance complète et absolue, et il y insista sans relâche dans les pages du journal ; [Sri Aurobindo] fut le premier homme politique en Inde à avoir le courage d’affirmer publiquement cet idéal, et il rencontra un succès immédiat. » [R4] Les passages suivants sont tirés du Bande Mâtaram :)


1er septembre 1906

     La vraie politique du Congrès aurait dû être, dès le début, de regrouper sous son drapeau tous les éléments de force qui existent dans ce vaste pays. Le pandit [6] brâhmane et le maulavi [7] musulman, l’organisation des castes et les syndicats, l’ouvrier agricole et l’artisan, le coolie à sa tâche et le paysan sur sa terre — aucun d’entre eux n’aurait dû être exclu de notre champ d’action. Car chacun est une force, un élément de la force. Et en politique, la victoire est à ceux qui peuvent rassembler, en faisceau le plus serré possible, le plus grand nombre de ces éléments et sont capables de les manier le plus adroitement possible ; non à ceux qui peuvent avancer les meilleurs arguments ou discourir de la manière la plus éloquente.
     Mais le Congrès a commencé dès le départ avec des idées fausses sur les réalités politiques les plus élémentaires, et en gardant les yeux rivés sur le gouvernement britannique au lieu de regarder du côté du peuple.

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4 septembre 1906

     Si nous nous sommes opposés si fortement à la partition du Bengale, c’est que cette mesure était calculée pour porter gravement atteinte au pouvoir politique du peuple de langue bengalie. Notre seconde objection était que, de son propre aveu, le gouvernement voulait ainsi créer une province musulmane avec Dacca comme capitale, [8] et l’intention évidente était de semer la discorde entre hindous et musulmans dans une province où, de toute l’histoire de la présence britannique, elle n’avait jamais existé... Il y a dans le mouvement actuel la conscience d’une force nouvelle, l’éveil d’une vie nouvelle, l’inspiration d’un idéal nouveau. Ce mouvement n’est pas seulement dirigé contre la partition ou contre telle ou telle mesure du gouvernement... Une autonomie nationale absolue — c’est cela et rien d’autre qui ramènera la paix...[9]
     Cette idée que l’on pourra faire cesser l’agitation actuelle en encourageant la violence musulmane, est ridicule : ceux qui caressent cette idée oublient que la brute n’est pas le plus fort ni le plus brave des hommes ; ils croient que parce que la retenue de l’hindou, appelée à tort lâcheté, a été un trait dominant de son caractère national, il est totalement incapable de frapper droit et de frapper dur quand une situation sacrée l’exige. D’ailleurs, même dans les querelles récentes entre hindous et musulmans fabriquées par les Britanniques dans différentes régions de l’Inde, il n’a pas été prouvé que ce paisible hindou est si totalement impuissant et si incapable de défendre ses droits et ses libertés que ses ennemis étrangers veulent bien le décrire.

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31 décembre 1906

     C’est seulement s’ils se considèrent comme les premiers serviteurs du pays et s’ils agissent dans cet esprit-là que les dirigeants peuvent commander le respect ; ce n’est pas en se comportant comme des maîtres et des dictateurs.

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5 avril 1907

     La politique est la tâche du kshatriya[10] et ce sont les vertus du kshatriya que nous devons développer si nous voulons être moralement prêts pour la liberté.

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8 avril 1907

     Nous répétons aussi fortement qu’il nous est possible que le kshatriya d’autrefois doit reprendre sa vraie place dans notre organisation sociale pour y remplir son premier devoir, essentiel, qui est d’en défendre les intérêts. Le cerveau est impuissant s’il est privé de son bras droit, la force.

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13 avril 1907

     Nous devons être absolument impitoyables dans nos attaques contre tout ce qui entrave l’essor de la nation, et ne jamais craindre d’appeler un chat un chat. Une complaisance excessive, chakshou lajjâ [le désir d’être toujours agréable et poli], n’auront jamais rien à faire en politique sérieuse. La vérité et la conscience doivent toujours passer avant le respect dû aux individus ; et exiger que nous nous taisions par égard pour l’âge et les services passés de nos adversaires, est, du point de vue politique, immoral et mal fondé. Des attaques publiques, des critiques impitoyables, la satire la plus mordante, l’ironie la plus blessante sont toutes méthodes parfaitement justifiables et indispensables en politique. Nous avons des choses fortes à dire, disons-les avec force ; nous avons des choses graves à faire, faisons-les avec gravité. Certes il y a toujours le risque que la force dégénère en violence et la gravité en férocité, et cela, on doit l’éviter dans la mesure de ce qui est humainement possible.

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16 avril 1907

     Il est des périodes dans l’histoire du monde où le Pouvoir invisible qui guide ses destinées semble être consumé d’une passion pour le changement et d’une forte impatience à l’égard des formes anciennes. La Grande Mère, l’Âdyâ Shakti, [11] a résolu de prendre les nations dans Sa main et de les remodeler. Ce sont des périodes de destruction rapide et de création énergique ; elles résonnent du son du canon et du piétinement des armées, du fracas de formidables écroulements et du tumulte de révolutions soudaines et violentes ; le monde est jeté dans le creuset brûlant et en ressort revêtu d’une nouvelle forme et de nouveaux traits. Ce sont des périodes où la sagesse des sages se trouve confondue et la prudence des prudents tournée en ridicule.

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23 avril 1907

     Toute nation doit adopter le credo politique qui convient le mieux à son tempérament et aux circonstances qui lui sont propres ; le credo qui sera le meilleur pour elle en effet, c’est celui qui la mènera le plus sûrement et le plus complètement vers sa liberté et vers la découverte de l’âme nationale.

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11 mai 1907

     En cette heure de crise grave pour les destinées de notre pays, n’abandonnons pas notre force d’âme ; ne laissons pas l’hébétude et la dépression s’emparer de notre être et le démoraliser. Le combat dans lequel nous sommes engagés ne ressemble pas aux guerres d’autrefois où, le roi ou le chef venait-il à tomber sur le champ de bataille, l’armée s’enfuyait. Le Roi que nous suivons à la bataille aujourd’hui, c’est notre mère patrie, sacrée et impérissable ; le chef dans notre marche en avant, c’est le Tout-Puissant Lui-même, cet élément en nous et en dehors de nous que l’épée ne peut transpercer, que l’eau ne peut engloutir, que le feu ne peut brûler, que l’exil ne peut éloigner et que la prison ne peut enfermer.
     ...
     Soyons sans défaillance ni dépression ; mais soyons aussi sans furie irresponsable ni déchaînement aveugle. Nous sommes au seuil d’une période d’épreuve terrible. La traversée ne sera pas aisée, la victoire sera chèrement acquise. L’Inde descend maintenant dans la vallée des ombres de la mort, elle pénètre dans une grande horreur de ténèbres et de souffrances. Comprenons bien que notre souffrance d’aujourd’hui est peu de chose en comparaison de ce que nous aurons à souffrir et, le sachant, travaillons résolument, sans hystérie... Le besoin essentiel du moment présent, c’est le courage, un courage qui ne sait pas reculer ou se dérober.

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23 mai 1907

     Quand la volonté d’un Pouvoir supérieur est à l’œuvre dans un grand bouleversement, aucun individu n’est indispensable.

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28 mai 1907

     Nous devons imprégner l’esprit de nos garçons, dès leur enfance, de l’idée du pays ; nous devons les mettre devant cette idée à chaque occasion et faire de leur jeune vie tout entière un apprentissage dans la pratique des vertus qui, plus tard, forgeront le patriote et le citoyen. Faute de quoi, il est inutile de songer à créer une nation indienne. Sans cette discipline en effet, nationalisme, patriotisme et régénération ne sont que des mots, des idées, lesquelles ne pourront jamais devenir partie intégrante de l’âme même de la nation, et, par conséquent, ne deviendront jamais une grande réalité manifestée. Il ne sert à rien d’enseigner le patriotisme de manière uniquement théorique.

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7 juin 1907

     Ce dont l’Inde a besoin, particulièrement à l’heure actuelle, c’est de vertus combatives, d’un esprit d’idéalisme toujours plus élevé, d’un esprit de hardiesse dans la création, d’intrépidité dans la résistance et de courage dans l’attaque. L’esprit tamasique et passif de l’inertie, nous ne l’avons déjà que trop. C’est une autre formation, un autre tempérament, une autre tournure d’esprit qu’il nous faut développer. Appliquons à la situation présente la devise vigoureuse de Danton : ce dont nous avons besoin, ce qu’il nous faut apprendre à avoir avant toute chose, c’est de l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace.

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19 juin 1907

     Au-delà de l’attachement naturel que tout homme ressent pour son pays, sa littérature, ses traditions, ses coutumes et ses usages, le patriotisme ne peut que se trouver renforcé devant l’excellence reconnue d’une civilisation nationale. Si les Anglais aiment l’Angleterre avec tous ses défauts, comment pourrions-nous ne pas aimer l’Inde, ce pays dont les défauts étaient réduits à un minimum irréductible avant que les conquêtes étrangères ne viennent bouleverser la société indienne tout entière ? Mais au lieu de nous sentir possédés par l’ambition naturelle d’aller proclamer la gloire d’une telle civilisation partout dans le monde, nous sommes incapables d’en maintenir l’intégrité sur le sol même qui l’a vu naître. C’est trahir ce qui nous a été confié. C’est une indignité de la pire espèce. Nous avons été incapables d’ajouter quoi que ce soit à ce legs précieux ; bien au contraire, nous nous privons, et privons les générations futures, de la pleine jouissance de cet héritage légitime...
     D’après Sidgwick, [12] l’expansion physique [d’une nation] naîtrait d’un désir d’expansion spirituelle, et d’ailleurs l’histoire confirme cette assertion. Mais alors, pourquoi l’Inde ne serait-elle pas la première puissance du monde ? Quel autre pays a le droit incontesté d’exercer sur le monde sa domination spirituelle ? Tel était le plan de campagne de Swami Vivékananda. L’Inde peut une fois encore prendre conscience de sa grandeur si elle se pénètre profondément de la grandeur de sa spiritualité. Ce sentiment de grandeur est l’aliment essentiel de tout patriotisme. Lui seul peut mettre fin à l’habitude de se déprécier et faire naître le désir ardent de regagner le terrain perdu.

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22 juin 1907

     Il n’a pas [un leader du Bengale] les qualités d’un homme politique — la solidité, la fermeté, la capacité de vouloir un certain plan d’action et le courage de le mettre à exécution... Un homme qui redoute la lutte ou que l’idée d’agression effraie ne peut espérer empoigner et guider les forces sauvages qui remontent à la surface dans l’Inde du XXe siècle.

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3 juillet 1907

     L’Orient est plus ancien que l’Occident de bien des milliers d’années, mais un plus grand nombre d’années n’implique pas forcément un âge plus avancé... L’Asie vit longuement, l’Europe de façon brève, éphémère. En Asie tout est dessiné à une échelle énorme, ses mouvements sont vastes et grandioses et ses périodes de vie se mesurent en proportion. L’Europe vit en siècles, l’Asie en millénaires. L’Europe est découpée en nations, l’Asie en civilisations. L’Europe tout entière ne forme qu’une seule civilisation possédant une culture commune — culture dérivée d’autres et en grande partie de deuxième main. L’Asie est le berceau de trois civilisations, chacune d’elles originale et ayant pris naissance sur le sol même. Tout en Europe est petit, rapide et de courte durée ; elle n’a pas le secret de l’immortalité.

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25 juillet 1907

     Le pouvoir spirituel d’aujourd’hui crée le pouvoir matériel de demain, c’est pourquoi on constate toujours que, si la force matérielle domine le présent, c’est la force spirituelle qui façonne l’avenir et en prend possession...
     Puisque la vie spirituelle de l’Inde est la première nécessité pour l’avenir du monde, nous ne nous battons pas seulement pour notre liberté politique et spirituelle, mais encore pour l’émancipation spirituelle du genre humain... Car ce n’est pas chez un peuple asservi, avili et moribond que peuvent longtemps continuer à naître les Rishis et les grands esprits.

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(Le 15 août 1906, le Collège national du Bengale ouvre ses portes à Calcutta avec Sri Aurobindo comme directeur. C’est l’une des premières expériences liées à la recherche d’une vraie éducation nationale. Tout en assumant la responsabilité du Bande Mâtaram, Sri Aurobindo trouve le temps d’enseigner l’histoire et la géographie de l’Inde, l’histoire de l’Angleterre, les sciences politiques ainsi que le français, l’allemand et l’anglais...
     Un an plus tard, le 16 août 1907, le gouvernement colonial, inquiet de la diffusion et de l’impact du Bande Mâtaram, accuse Sri Aurobindo de sédition et l’arrête. Celui-ci a eu 35 ans la veille. Il devra son acquittement, un mois plus tard, au fait que le gouvernement sera incapable de prouver qu’il est le rédacteur en chef de ce quotidien si redouté. C’est à ce moment-là que Rabindranath Tagore rend hommage à Sri Aurobindo dans un poème célèbre où il le salue comme « la voix incarnée, libre, de l’âme de l’Inde ».
     Quelques jours après son arrestation, Sri Aurobindo, mis en liberté sous caution, démissionne de son poste de directeur du Collège national du Bengale. Voici quelques extraits du discours qu’il prononce devant les étudiants et les professeurs qui se sont rassemblés pour lui manifester leur « soutien le plus sincère ».)


23 août 1907

     Lorsque nous avons fondé ce collège et abandonné d’autres occupations, d’autres orientations, pour nous y consacrer, c’était dans l’espoir de voir en lui la base, le noyau d’une nation, de l’Inde nouvelle qui débutera sa carrière après cette nuit de souffrances et de difficultés, en ce jour de grandeur et de gloire où elle œuvrera pour le monde. Ce que nous voulons ici, ce n’est pas seulement vous inculquer quelques connaissances, ce n’est pas seulement vous ouvrir des carrières qui vous permettront de gagner votre vie, mais c’est faire de vous des fils de la mère patrie qui travailleront et souffriront pour elle. C’est pourquoi nous avons ouvert ce collège et c’est la tâche à laquelle je veux que vous vous consacriez dans l’avenir. Ce que nous avons insuffisamment et imparfaitement commencé, c’est à vous de l’achever et de le conduire jusqu’à la perfection. À mon retour de prison, je veux en voir parmi vous qui seront devenus riches, riches non pour eux-mêmes mais pour qu’ils puissent enrichir la Mère de leurs richesses. Je veux en voir parmi vous qui seront devenus de grands hommes, grands non pour eux-mêmes, non pour qu’ils puissent satisfaire leur propre vanité, mais grands pour elle, pour que l’Inde soit grande, pour lui permettre de se tenir debout la tête droite parmi les nations de la terre comme elle le faisait dans les temps jadis quand le monde se tournait vers elle dans l’attente de la lumière. Même ceux qui resteront pauvres et obscurs, je veux voir leur pauvreté et leur obscurité mêmes mises au service de la mère patrie. Il est des moments dans l’histoire d’une nation où la Providence lui présente une tâche, un but, auquel tout le reste, si beau et noble soit-il, doit être sacrifié. Nous sommes à un de ces moments de notre histoire où rien ne doit être plus cher que le service de notre mère patrie, où tout le reste doit tendre vers ce but... Travaillez afin qu’elle puisse prospérer. Souffrez afin qu’elle puisse être dans la joie. Tout est contenu dans ce seul conseil.

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22 septembre 1907

     À l’origine, l’organisation des castes était un arrangement pour la répartition des rôles dans la société, tout comme les classes en Europe, mais en Inde cette répartition se basait sur un principe particulier au pays... Un brâhmane était brâhmane, non du seul fait de sa naissance, mais parce qu’il remplissait un devoir qui était de protéger la noblesse intellectuelle et spirituelle de la race ; et il se devait de cultiver en lui-même le tempérament spirituel et d’acquérir la formation spirituelle qui, seule, pouvait le qualifier pour cette tâche. Le kshatriya était kshatriya, pas seulement parce qu’il était le fils de guerriers et de princes, mais parce qu’il remplissait un devoir qui était de protéger le pays et de maintenir le courage héroïque et la virilité de la nation ; et il se devait de cultiver en lui-même le tempérament d’un prince et d’acquérir la formation robuste et noble du samouraï qui, seule, pouvait le préparer à jouer son rôle. De même pour le vaishya, [13] dont la fonction était d’amasser des richesses pour tous, et de même pour le shoûdra [14] qui s’acquittait des tâches plus humbles de service sans lesquelles les autres castes auraient été dans l’incapacité d’effectuer leur part de travail pour le bien commun... Il n’y avait, essentiellement, entre le brâhmane dévot et le shoûdra dévot, aucune inégalité à l’intérieur de l’unique virât purusha [Esprit cosmique] dont chacun constituait un élément nécessaire...
      L’organisation des castes était donc non seulement une institution qui devrait être à l’abri des accusations faciles portées contre elle par ceux qui n’en ont aucune connaissance directe — mais c’était une nécessité suprême sans laquelle la civilisation hindoue n’aurait pu développer son caractère distinctif ni accomplir sa mission unique.
      Néanmoins, reconnaître tout cela, ce n’est pas s’interdire d’indiquer les perversions ultérieures du système et de vouloir sa transformation. Il est dans la nature des institutions humaines de dégénérer, de perdre leur vitalité et de se décomposer ; et le premier signe de la décomposition, c’est une perte de flexibilité et l’oubli de l’esprit qui a présidé à leur conception. L’esprit est éternel, le corps change ; et un corps qui refuse de changer n’a plus qu’à mourir. L’esprit s’exprime de nombreuses manières, tout en restant pourtant essentiellement le même ; en revanche le corps, s’il veut vivre, doit changer pour s’adapter à des environnements différents. Il n’y a aucun doute que l’institution des castes a dégénéré. On a cessé de déterminer la caste en fonction d’aptitudes spirituelles ; celles-ci, autrefois essentielles, jouent maintenant un rôle secondaire et même tout à fait insignifiant ; la caste est déterminée aujourd’hui d’après les critères purement matériels de l’occupation et de la naissance. Du fait de ce changement, cette organisation s’est mise en contradiction flagrante avec la tendance fondamentale de l’hindouisme, qui est toujours d’insister sur le spirituel et de subordonner le matériel au spirituel ; et c’est pourquoi elle a perdu la plus grande partie de son sens. Au lieu d’un esprit de service, c’est maintenant l’orgueil de caste, un esprit d’exclusivité et de supériorité qui la domine, et cette déformation a affaibli la nation et a contribué à nous mettre dans l’état où nous sommes aujourd’hui.

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7 octobre 1907

     Cette grande et ancienne nation était jadis la source de toute la lumière des hommes, le sommet de la civilisation humaine, un exemple vivant de courage et d’humanité, la perfection de l’art de gouverner et de l’organisation sociale, la mère de toutes les religions, l’instructeur de toute sagesse et de toute philosophie. Elle a gravement souffert aux mains de civilisations inférieures et de peuples plus sauvages. Elle est entrée dans les ténèbres de la nuit et a goûté plus d’une fois à l’amertume de la mort. Sa fierté a été foulée aux pieds et sa gloire s’en est allée. Faim, misère et désespoir sont devenus les maîtres de cette belle terre, de ces nobles collines, ces anciennes rivières, ces villes dont l’origine remonte à la nuit préhistorique. Mais croyez-vous pour autant que Dieu nous ait délaissés, qu’il nous ait abandonnés pour toujours à notre sort, qui serait d’être une simple commodité pour l’Occident, d’être les serfs de son commerce, ceux qui doivent alimenter son luxe et son orgueil ? Nous sommes toujours le peuple élu de Dieu, et toutes les calamités qui se sont abattues sur nous n’ont été qu’un entraînement à la souffrance, car, pour la grande mission qui est la nôtre, il n’était pas suffisant d’avoir goûté à la prospérité, il fallait encore apprendre ce que le malheur avait à nous enseigner ; il ne suffisait pas d’avoir goûté à la gloire du pouvoir et à la bienfaisance et à la joie ; il fallait aussi connaître la faiblesse et la torture et l’humiliation ; ce n’était pas assez d’avoir pu tenir le rôle du sage compatissant et du roi bienfaiteur, nous devions aussi éprouver dans notre chair les sentiments de l’intouchable et de l’esclave.

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23 octobre 1907

     Il y a un slogan dont on nous rebat les oreilles à tout bout de champ, c’est l’appel à l’unité. Nous appelons cela un slogan parce que ceux qui s’en servent n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils veulent dire par là, ils l’emploient simplement comme une formule efficace pour décourager toute réflexion indépendante et toute action progressiste. Ce n’est pas une réelle unité d’action et de réflexion qu’ils veulent, c’est seulement l’apparence de l’unité... C’est une habitude mentale née d’un esprit de dépendance et de faiblesse. C’est ce qui entretient le mensonge et encourage la lâcheté et l’insincérité. « Quelles que soient vos idées, surtout interdisez-vous de les exprimer, elles abîmeraient notre unité ; ravalez vos principes, ils risqueraient d’abîmer notre unité ; ne vous battez pas pour ce que vous croyez être juste, cela abîmerait notre unité ; ne faites pas les choses qui sont à faire car si vous essayiez, cela abîmerait notre unité. » Voilà ce qu’on nous répète. Si une unité sans vie domine, c’est le signe sûr de la dégradation d’une nation, de même que si une unité vivante domine, c’est un signe de grandeur nationale.

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6 décembre 1907

     Cela fait bien sûr longtemps que les Britanniques essaient de tirer parti de la pluralité religieuse de la société indienne, mais récemment une ligne d’action a été adoptée ouvertement qui consiste à utiliser les musulmans pour contrebalancer les hindous. [15] Dans les nouveaux Conseils législatifs, les musulmans doivent être représentés, non parce qu’ils sont des enfants de cette terre et font partie intégrante d’un unique peuple indien, mais pour y défendre un intérêt politiquement distinct et hostile, dont le poids sera, on l’espère, supérieur à celui des hindous, ou, du moins, équivalent... Les hindous sont devenus conscients d’eux-mêmes, ils ont entendu une voix qui leur crie : « Lève-toi d’entre les morts, vis et suis-moi », et ils sont en train de grandir irrésistiblement en une force politique vivante et puissante.

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17 décembre 1907

     Quand la parole de l’Éternel se répand de tous côtés, quand l’esprit se meut au-dessus des eaux et que les eaux frémissent et que la vie commence à prendre forme, alors il est une loi suivant laquelle toutes les énergies doivent, consciemment ou inconsciemment, de gré ou de force, se mettre au service de l’œuvre suprême du moment : la formation de la nouvelle vie manifestée et organisée qui est en train d’être créée...
     Le succès du Nationalisme [16] dépendra de la capacité de ce dernier à éveiller et à organiser l’ensemble des forces de la nation ; c’est pourquoi il est d’une importance capitale pour le Nationalisme que les classes politiquement arriérées soit éveillées et ramenées dans le courant de la vie politique : la grande masse de l’hindouisme orthodoxe qui a été à peine touchée par le vieux mouvement du Congrès, la grande masse somnolente de l’islam qui est restée politiquement inerte durant tout le siècle dernier, les commerçants, les artisans, l’immense corps de la paysannerie illettrée et ignorante, les classes indigentes, même les tribus sauvages et les races encore à l’écart de la civilisation hindoue — le Nationalisme ne peut se permettre de négliger ni d’omettre aucun de ceux-là...
     Ce que le Nationalisme demande, c’est de la vie d’abord et par-dessus tout ; de la vie et encore davantage de vie — voilà son cri. Débarrassons-nous par tous les moyens du linceul de mort qui nous a étouffés, rejetons avant tout la passivité, l’immobilisme, l’affreuse oppression de l’inertie qui a été notre malédiction pendant si longtemps. C’est le premier besoin, c’est le besoin impératif.

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(Sous la pression des Nationalistes, le Congrès, au cours de sa session de 1906 à Calcutta, avait été contraint d’adopter un programme d’action radical, fondé sur la demande de swaraj ou indépendance, le boycott des marchandises britanniques, et le développement d’une éducation proprement indienne. Mais à la fin de 1907, lors de la session de Sourat, au Goujérat, les Modérés manœuvrent de façon à éviter toute mention de ces résolutions, provoquant une scission houleuse. Les Nationalistes tiennent alors une réunion séparée, présidée par Sri Aurobindo. Il allait falloir au Congrès vingt-deux années de quasi-stagnation pour arriver à affirmer de nouveau son objectif d’indépendance totale.)


19 janvier 1908

(Quelques jours après les événements de Sourat, Sri Aurobindo a, à Baroda, une première expérience décisive, celle du Nirvâna ou de la conscience du Brahman. À partir de ce moment-là, toutes ses activités, y compris ses discours et ses écrits, lui viendront « d’un silence absolu du mental ».
     Sur le chemin du retour à Calcutta, Sri Aurobindo est prié de parler en public à plusieurs endroits. Quelques extraits d’un discours prononcé devant une grande foule rassemblée à Bombay.)

 
    La foi n’est pas seulement un processus intellectuel, ce n’est pas une simple conviction mentale. La foi, c’est quelque chose qui se trouve dans votre cœur, et ce que vous croyez, vous devez le réaliser, car la foi vient de Dieu. C’est au cœur que Dieu s’adresse, c’est dans le cœur que Dieu réside...
     Voilà une œuvre que vous avez entreprise [pour la libération de l’Inde], une œuvre si gigantesque, si formidable, pour laquelle les moyens sont si pauvres, contre laquelle l’opposition sera si forte, si organisée... et quels moyens avez-vous pour mener à bien cette œuvre prodigieuse ? Si vous regardez cela d’un point de vue intellectuel, c’est sans espoir. Le processus intellectuel, si vous l’utilisez honnêtement, si vous le suivez jusqu’au bout, il vous conduira au désespoir. Il vous conduira à la mort.
     ...
     Quelle est la seule chose nécessaire ? Qu’est-ce donc qui a aidé nos aînés [du mouvement nationaliste] qui sont allés en prison ? Consciemment ou inconsciemment, tous, ils avaient une idée qui dominait tout le reste, une idée que rien ne peut ébranler, et c’était l’idée qu’il y a un grand Pouvoir qui œuvre à aider l’Inde et que nous ne faisons que ce qu’il nous ordonne de faire... Ils ont la certitude — non pas dans leur intellect mais dans leur cœur — que le Pouvoir qui les guide est invincible, qu’il est tout-puissant, immortel, que rien ne peut lui résister et que son œuvre sera accomplie. Eux n’ont rien à faire ; ils n’ont qu’à obéir à ce Pouvoir ; ils n’ont qu’à aller où il les conduit ; ils n’ont qu’à dire les mots qu’il leur souffle, et faire les actions qu’il leur demande de faire... Il est là Lui-même présent derrière nous. Il est à la fois l’ouvrier et l’œuvre. Il est immortel dans le cœur de son peuple...
     Si vous croyez en Dieu, si vous croyez que Dieu vous guide, si vous croyez que Dieu fait tout et que vous ne faites rien, que pouvez-vous craindre ?... Il n’y a rien à craindre... Que peuvent tous ces tribunaux, que peuvent tous les pouvoirs du monde contre Cela qui est en vous, cet Immortel, ce Non-né, cet Impérissable, que l’épée ne peut percer, que le feu ne peut brûler et que l’eau ne peut engloutir ? La prison ne peut L’enfermer ni la potence Le finir. Que pouvez-vous craindre quand vous êtes conscients de Celui qui est en vous ? Le courage est alors une nécessité, le courage est naturel, le courage est inévitable... Vous êtes protégés dans la vie et dans la mort par Celui-là qui survit à l’heure même de la mort ; vous éprouvez votre immortalité à l’heure des pires souffrances, vous sentez que vous êtes invincible...
     Essayez de réaliser cette force en vous et de la tirer au-dehors ; que chacun de vos actes ne soit plus votre action mais l’action de cette Vérité à l’intérieur de vous. Que chaque heure de votre vie soit éclairée par cette présence, que chacune de vos pensées soit guidée par cette seule source d’inspiration ; que chacune de vos facultés et de vos qualités se mette au service de ce Pouvoir immortel qui est en vous... C’est à l’intérieur de vous-mêmes qu’est le guide.

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19 février 1908

     Quand un grand peuple renaît de ses cendres, quel est donc le mantra qui est le sanjîvanî mantra[17] quel est le pouvoir de résurrection qui anime son nouvel essor ? En Inde il y a deux grands mantras : le premier, c’est le mantra de Bande Mâtaram, qui est le cri public et universel de l’amour qui s’est éveillé pour la mère patrie ; et il y en a un autre, plus secret et mystique, qui n’a pas été encore révélé.

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20 février 1908

     La vérité est le roc sur lequel est bâti le Monde. Satyéna tisthaté jagat. La vraie force ne peut jamais venir du mensonge. Chaque fois que le mensonge est à l’origine d’un mouvement, celui-ci est condamné à l’échec. La diplomatie ne peut être utile à un mouvement que si celui-ci se fonde sur la vérité. Faire de la diplomatie le principe de base, c’est aller contre les lois de l’existence.

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22 février 1908

     Quels que soient les plans qu’on a échafaudés, ils se révéleront tout à fait inutiles quand le moment de l’action sera venu. Les révolutions sont toujours pleines de surprises, et quiconque s’imagine qu’il peut jouer aux échecs avec une révolution ne tardera pas à réaliser combien l’étreinte de Dieu est terrible, et la raison humaine insignifiante face à l’ouragan de Son souffle. Seul celui qui n’élabore aucun plan mais garde son cœur pur afin que la volonté de Dieu puisse s’y manifester, a une chance de dominer les accidents d’une révolution. La grande règle de la vie, c’est de n’avoir aucun plan, mais d’avoir un seul but, inaltérable. Si l’on fixe sa volonté sur le but que l’on s’est donné à réaliser, alors les circonstances elles-mêmes indiqueront la direction à suivre ; l’intrigant, lui, trébuche toujours sur l’inattendu.

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24 février 1908

     Il est impossible de définir brièvement en une ou deux phrases ce que devrait être notre éducation nationale ; on peut cependant tenter de la décrire comme une éducation qui, prenant d’abord appui sur le passé et utilisant pleinement le présent, construit une grande nation. Quiconque veut couper la nation de son passé est hostile à sa croissance. Quiconque ne sait pas tirer parti du présent perd pour nous la bataille de la vie. Nous devons donc, pour l’Inde, préserver toute la connaissance, la force de caractère et les nobles idéaux qu’elle a accumulés dans son passé immémorial. Pour elle, nous devons acquérir le meilleur de ce que l’Europe peut donner en termes de connaissances, et l’assimiler en respectant les particularités du tempérament indien. Nous devons introduire en Inde les meilleures méthodes d’enseignement que l’humanité ait élaborées, qu’elles soient récentes ou anciennes. Tous ces éléments, il nous faudra les combiner en un ensemble harmonieux, et comme nous voulons construire des hommes et non des machines, il sera essentiel que ce système soit imprégné de l’esprit d’indépendance.

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5 mars 1908

     L’Inde est le gourou des nations, le médecin de l’âme humaine dans ses maladies les plus profondes ; elle est destinée une fois encore à remodeler la vie du monde...

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6 mars 1908

     Lorsqu’on commença à nous infuser dans les veines le poison de l’éducation occidentale, le résultat fut immédiat et les hindous du Bengale, qui constituaient alors la majorité de la population de langue bengalie, se mirent en masse à déserter le village pour la ville...
     Seule est robuste et certaine de se perpétuer la race qui, dans l’arbre de la vie, n’a pas sacrifié la santé de ses racines rurales à l’éclat urbain de ses feuilles et de ses fleurs... Nous devons maintenant nous pencher sur un domaine de travail que nous avons particulièrement négligé, celui de l’agriculture. Le retour à la terre est aussi essentiel à notre salut que le développement du Swadéshi ou la lutte contre la famine. Si nous apprenons à nos jeunes gens à retourner dans les champs, ils pourront devenir des guides, des chefs et des exemples pour la population villageoise... Il est urgent qu’on trouve une solution à ce problème, et la seule organisation d’associations de villages sera peu efficace si elle n’est pas doublée d’un système de formation qui ramènera l’hindou instruit à la terre pour qu’il se fasse fermier lui-même et entraîne la paysannerie de sa région.

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16 mars 1908

     On a dit que la démocratie est basée sur les droits de l’homme ; on a objecté qu’elle devrait plutôt se fonder sur les devoirs de l’homme ; mais aussi bien les droits que les devoirs sont des notions européennes. L’idée indienne, c’est celle du dharma [la Loi] : dans le dharma, droits et devoirs perdent l’antagonisme artificiel provenant d’une vision du monde où l’égoïsme est le moteur de l’action, et ils retrouvent leur unité profonde et éternelle. C’est une démocratie fondée sur le dharma que l’Asie doit adopter, car là se situe la différence entre l’âme de l’Asie et l’âme de l’Europe.

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28 mars 1908

     Nous sommes hindous et de tempérament spirituel par nature, car l’œuvre que nous devons accomplir pour l’humanité est une œuvre que nulle autre nation ne peut accomplir... Le grand atelier des expériences spirituelles, le laboratoire de l’âme a toujours été l’Inde...

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31 mars 1908

     D’innombrables brochures, discours et articles de journaux ont parlé de la pauvreté croissante des masses. Mais une fois qu’on a démontré qu’il existe bien un problème de pauvreté, on a un peu trop tendance à penser qu’on a fait son devoir. On compte sur l’avenir pour régler le problème et on oublie que, quand la solution sera finalement là, les masses auront entre-temps sombré dans un état de déchéance dont la nation mettra plusieurs décennies à se remettre. Nous avons été habitués à nous occuper uniquement de l’aspect économique de cette pauvreté, mais elle a un aspect moral aussi, qui est encore plus important. Les paysans indiens se sont toujours distingués des masses moins civilisées de l’Europe par leur piété supérieure, leur douceur, leur sobriété, leur pureté, leurs habitudes économes et leur intelligence naturelle. Or, ils sont à l’heure actuelle victimes d’une oppression dont la brutalité est inouïe ; [18] on les entraîne à fréquenter les débits de boisson qu’un gouvernement attentionné met généreusement à leur disposition. Ils sont avilis par l’exemple d’une aristocratie de plus en plus immorale, et poussés à adopter peu à peu les mêmes habitudes de relâchement et de brutalité qui déshonorent les prolétariats européens. Cette décadence progresse à une rapidité alarmante. Dans certains coins du pays, elle a atteint un tel degré qu’un rétablissement semble impossible... Nous avons entendu parler de certains villages où le débit de boisson et la prostituée — institutions inconnues il y a vingt-cinq ans —, étendent maintenant leur emprise sur les villageois les plus pauvres. Ces produits de base de la civilisation européenne sont à présent disponibles en abondance dans de nombreux villages du Bengale occidental... Cette situation, qui est celle des districts les pires, tend à se généraliser et à moins qu’on ne fasse quelque chose pour endiguer ce flot de boue, il balaiera l’âme de l’Inde dans son courant fétide et laissera à sa place une chose monstrueuse et informe faite de tout ce qu’il y a de pire dans la nature humaine.

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11 avril 1908

     La Mère a posé le pied sur le seuil, mais elle attend pour entrer d’entendre le vrai cri, le cri qui jaillit du cœur... La Mère n’attend de nous ni projets habiles, ni plans, ni méthodes. Elle-même nous fournira les projets, les plans, les méthodes, bien meilleurs que tout ce que nous pouvons inventer. Ce qu’elle nous demande, c’est notre cœur, notre vie, ni plus ni moins.
     ...
     Une régénération c’est, littéralement, renaître, et on ne renaît pas grâce à l’intellect, ni grâce à une bourse bien remplie, ni à une politique quelconque, ni à un changement de système, mais en se forgeant un cœur nouveau, en jetant tout ce qu’on était dans le feu du sacrifice et en renaissant en la Mère. Ce qui est exigé de nous, c’est l’abandon de soi. Elle nous demande : « Combien d’entre vous sont prêts à vivre pour moi ? Combien sont prêts à mourir pour moi ? » Et elle attend notre réponse.

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12 avril 1908

     Ne vous effrayez pas des obstacles qui surgissent sur la route, peu importe l’immensité des forces qui se mettent en travers du chemin... Quand des miracles se produisent de tous côtés, comment pourriez-vous ne pas croire que tout est possible ? Si vous êtes sincère avec vous-même, vous n’avez pas à avoir peur de quoi que ce soit. Avec la vérité, l’amour et la foi, il n’y a rien que vous ne puissiez conquérir. C’est là tout votre évangile et il fera des miracles.

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14 avril 1908

     L’atmosphère de la politique moderne est imprégnée de méfiance, et le ressort secret de l’action, c’est la haine et les soupçons réciproques. Sous les belles apparences de sa civilisation matérielle, un mal moral profond ronge les entrailles de la société européenne, comme on peut s’en apercevoir à mille symptômes frappants... Si l’Inde prend le chemin de l’Europe, si elle adopte ses idéaux politiques, son système social, ses principes économiques, elle sera atteinte des mêmes maladies. Il ne serait bon ni pour l’Inde ni pour l’Europe qu’on en arrive là. Si l’Inde devient une province intellectuelle de l’Europe, elle ne parviendra jamais à manifester la grandeur qui est sienne et elle ne réalisera jamais ses potentialités. Paradharmah bhayâvahah, il est dangereux d’adopter le dharma [la loi] d’un autre ; cela prive l’homme ou la nation qui le fait du secret de sa force et de sa vitalité, et c’est alors une croissance artificielle et tronquée qui se substitue au développement libre, vaste et organique de la Nature. Chaque fois qu’une nation a renoncé à sa raison d’être, elle l’a fait en sacrifiant sa croissance. Pour qu’elle accomplisse son destin, il faut que l’Inde reste l’Inde. D’ailleurs, l’Europe ne gagnera rien à greffer sa civilisation sur celle de l’Inde, car si l’Inde, qui détient le secret des remèdes propres aux maladies de l’Europe, se retrouve elle-même en proie au même mal, non seulement celui-ci ne sera pas guéri mais il restera inguérissable, et la civilisation européenne périra comme elle périt lors du déclin de l’empire romain : d’abord par décomposition de l’intérieur, puis par invasion de l’extérieur.

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Avril (?) 1908

     Nous étions si ignorants de la vie que nous nous sommes imaginés que d’autres que nous allaient travailler à notre liberté, et justement ceux-là qui vivent de nos services ; si ignorants de l’histoire que nous avons pensé que des réformes pouvaient précéder la liberté ; si ignorants de la science que nous avons cru qu’un organisme pouvait être remodelé de l’extérieur. Nous étions gouvernés par des boutiquiers et nous avons consenti avec enthousiasme à les prendre pour des anges. Nous avons feint d’avoir des vertus que nous n’avions pas le loisir d’assimiler et nous avons perdu celles que nos pères nous avaient transmises. Et tout cela, avec une bonne foi totale, avec la certitude que nous étions en train de nous européaniser et d’avancer rapidement sur la voie du progrès politique, social, économique, moral et intellectuel. Le summum de notre progrès en politique, cela a été un Congrès qui votait chaque année des résolutions qu’il n’avait pas le pouvoir de mettre en pratique, des hommes d’état dont la fonction suprême était de poser des questions qui ne nécessitaient même pas de réponse, des conseillers qui auraient été bien étonnés si on les avait consultés, et des politiciens qui ne savaient même pas que le droit ne peut exister sans le soutien de la force. Au point de vue social, nous avons, en introduisant de manière mécanique quelques piètres changements, tenté timidement de redynamiser jusqu’aux fondements même de notre société, mais sans réussir à nous montrer à la hauteur d’une si noble tâche. Quant à un renouveau spirituel, c’est à peine si nous en avons fait la tentative. Sur le plan économique, nous avons réussi cet exploit de détruire nos industries et de nous rendre esclaves de l’homme d’affaires britannique. Au point de vue moral, nous avons achevé avec succès la désintégration des valeurs morales traditionnelles et nous les avons remplacées par une respectabilité de surface ; intellectuellement nous nous sommes parés avec orgueil de quelques plumes, de quelques bribes et débris épars de la pensée européenne, en sacrifiant pour cela un héritage immense et éternel. Jamais éducation n’aura été si éloignée de tout ce qu’implique une vraie éducation...
     La domination britannique, la mission civilisatrice de l’Angleterre en Inde a été l’histoire, réussie comme jamais auparavant, de l’hypnose d’une nation. On nous a persuadés de vivre une existence où la volonté et ses activités étaient comme mortes, on nous a fait prendre une série d’hallucinations pour des phénomènes réels et mis dans l’état de faiblesse morbide que souhaitait l’hypnotiseur — jusqu’au moment où le Maître d’une hypnose plus puissante posa son doigt sur les yeux de l’Inde et s’écria : « Réveille-toi ! » Alors seulement fut rompu l’enchantement, l’esprit qui somnolait reprit conscience de lui-même et l’âme qui était morte se mit à revivre. [19]
     ...
     Le nouveau nationalisme transcende toutes les barrières ; il va chercher l’employé derrière son guichet, le commerçant dans sa boutique, le paysan à sa charrue ; il fait sortir le brâhmane de son temple et prend par la main le chândâla [intouchable] dans sa misère ; il va trouver l’étudiant dans son université, l’écolier penché sur son livre, il touche jusqu’à l’enfant dans les bras de sa mère ; et le zenana [20] derrière ses jalousies a frémi à sa voix ; son œil fouille la jungle à la recherche de Santals [21] et parcourt les collines pour débusquer les tribus sauvages des montagnes. Il ne se préoccupe ni de l’âge, ni du sexe, ni de la caste, ni de la fortune, ni de l’éducation, ni de la respectabilité. Il se moque de ceux qui se contentent de demander à pouvoir participer aux affaires du pays. Il n’a que faire de titres de propriété ou de certificats d’instruction primaire. Il parle à l’illettré ou à l’homme de la rue dans la langue rude et vigoureuse qu’il comprend le mieux ; il parle au jeune et au cœur ardent avec les accents de la poésie, dans une langue de feu ; il s’adresse au penseur avec les mots de la philosophie et de la logique ; à l’hindou, il répète le nom de Kâlî ; le musulman, il le pousse à l’action en lui parlant de la gloire de l’islam. Il les exhorte tous à s’avancer, à participer à l’œuvre de Dieu et à refaire une nation, chacun avec ce que sa croyance propre, sa culture, sa force, sa bravoure ou son génie peuvent offrir à la nouvelle entité nationale. La seule qualification qui soit exigée, c’est un corps formé dans les entrailles d’une mère indienne, un cœur capable de vibrer pour l’Inde, un cerveau qui puisse concevoir et projeter sa grandeur, une langue qui sache adorer son nom ou des bras capables de combattre pour sa cause... Le nouveau nationalisme, c’est la renaissance en Inde du kshatriya, du samouraï. [R5]

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     L’homme est d’une trempe moins terrestre que certains voudraient le faire croire. Il y a en lui un élément divin dont l’homme politique pratique ne tient pas compte. Celui-ci examine la situation du moment et s’imagine qu’il a tout bien considéré. Il a étudié, certes, la surface des choses et leurs environs immédiats, mais ce qui se trouve au-delà de la vision matérielle lui a échappé. Il n’a pas tenu compte du divin en l’homme, de l’incalculable, de cet élément qui fausse les calculs du conspirateur et déroute la sagesse du diplomate. [R6]

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     Le nationaliste ne perd jamais de vue cette vérité que la loi a été faite pour l’homme, et non pas l’homme pour la loi. La raison d’être de la loi, sa fonction principale, c’est de protéger, d’encourager la croissance et l’épanouissement confiant d’une vie nationale robuste et saine, et si la loi n’est pas mise au service de ce but, si elle s’y oppose ou le contredit, alors, quelle que soit la rigueur avec laquelle elle fait régner la paix, l’ordre et la sécurité, cette loi perd tout droit au respect et à l’obéissance. Le nationalisme refuse d’accepter la loi comme quelque chose de sacro-saint, ou de considérer la paix et la sécurité comme des buts en soi... Il ne donnera pas la préférence aux méthodes violentes ou agressives simplement parce qu’elles sont violentes et agressives, pas plus qu’il ne s’accrochera aux méthodes douces et pacifiques simplement parce qu’elles sont douces et pacifiques. Ce que le nationalisme demande à une méthode, c’est qu’elle soit efficace pour le but qu’il se propose, c’est qu’elle soit digne d’un grand peuple combattant pour son existence, c’est qu’elle soit formatrice de l’activité et de la force nationales ; une fois qu’il s’est assuré de tout cela, il n’a besoin de rien de plus. [R7]

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     Il est de certains esprits qui répugnent à la combativité comme si c’était un péché. Leur tempérament leur interdit de percevoir les délices de la bataille, et ils ressentent comme monstrueux et coupable quelque chose qu’ils sont incapables de comprendre. « C’est avec l’amour que tu guériras la haine, c’est avec la justice que tu chasseras l’injustice, avec la vertu que tu détruiras le péché » — voilà ce qu’ils prêchent. L’amour est un mot sacré mais il est plus facile de parler de l’amour que d’aimer... La Guîtâ est la meilleure réponse à ceux qui reculent devant la bataille comme devant un péché et se refusent à l’agression comme si elle était une dégradation morale.
     ...
     Une philosophie qui mécaniquement applique une règle à toutes les actions, ou bien qui se saisit d’un mot et essaie d’y enfermer la totalité de la vie humaine, est une philosophie stérile. L’épée du guerrier est aussi nécessaire à l’accomplissement de la justice et de la vertu que la sainteté du saint. Ramdas n’est pas complet sans Shivaji. [22] Le rôle pour lequel fut créé le kshatriya, c’est de maintenir la justice, d’empêcher le fort de se livrer à des pillages et de défendre le faible contre l’oppression. C’est pourquoi — dit Sri Krishna dans le Mahâbhârata — Dieu créa la bataille et l’armure, l’épée, l’arc et le poignard. [23] / [R8]

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(À l’aube du 2 mai 1908, des policiers font irruption dans la chambre de Sri Aurobindo, pistolet au poing, l’arrêtent et l’emprisonnent à Alipore, près de Calcutta. Le chef d’accusation : complicité dans un attentat manqué contre un juge anglais quelques jours plus tôt. Bien que les responsables de cet attentat soient des membres de la société secrète de Barin, les autorités britanniques pensent enfin tenir leur chance de réduire définitivement au silence celui qu’ils considèrent comme « l’homme le plus dangereux auquel nous ayons affaire » [24] / [R9] / [R10] Pendant que se déroule le procès d’Alipore, où il est défendu par le célèbre avocat Chittaranjan Das, Sri Aurobindo passe un an en prison où il a de nombreuses expériences et réalisations ; comme il l’écrira lui-même des années plus tard : « La vie spirituelle et la réalisation intérieure, dont l’amplitude et l’universalité n’avaient cessé de croître, l’occupèrent dès lors tout entier ; son travail désormais en faisait partie et en découlait ; de plus ce travail touchait à un domaine beaucoup plus large que le service et la libération du pays : il était centré autour d’un but — qu’il n’avait fait qu’entrevoir jusqu’alors — dont la portée était mondiale et qui concernait tout l’avenir de l’humanité. » [R11]
     Un an plus tard, le 6 mai 1909, Sri Aurobindo est acquitté contre toute attente et quitte ce qu’il appelle « l’ashram d’Alipore ». Le Bande Mâtaram n’existe plus, sa publication ayant été interdite par les autorités ; la plupart des leaders nationalistes ont été emprisonnés, déportés, ou se sont exilés, et les quelques-uns qui restent sont démoralisés. Le mouvement nationaliste est dans le creux de la vague. Presque seul, Sri Aurobindo se met alors à lui insuffler une nouvelle vie, faisant de nombreux discours, et lançant un nouvel hebdomadaire en anglais, le Karmayogin, ainsi qu’un autre en bengali, le Dharma. Les extraits suivants proviennent du Karmayogin.)


30 mai 1909

(Extraits du célèbre discours d’Outtarpara)

     Quand je m’approchai alors de Dieu [après être rentré d’Angleterre], c’est à peine si j’avais une foi vivante en Lui. L’agnostique était en moi, l’athée était en moi, le sceptique était en moi ; je n’étais même pas absolument sûr qu’il y eût un Dieu. Je ne sentais pas Sa présence. Cependant quelque chose me tirait vers la vérité des Védas, la vérité de la Guîtâ, la vérité de la religion hindoue. [25] Je sentais qu’il devait y avoir une puissante vérité quelque part dans ce Yoga, une puissante vérité dans cette religion basée sur le Védânta. Quand je me mis au Yoga et décidai de le pratiquer pour voir si mon idée était juste, je l’ai donc fait dans cet esprit et en Lui adressant cette prière : « Si tu existes, Tu connais mon cœur. Tu sais que je ne demande pas la libération, je ne demande rien de ce que demandent les autres. Je demande seulement la force de soulever cette nation, je demande seulement de pouvoir vivre et travailler pour ce peuple que j’aime et auquel j’aspire à consacrer ma vie. » Je m’efforçai pendant longtemps d’atteindre à la réalisation du Yoga, et finalement j’y parvins dans une certaine mesure, mais quant à ce que je désirais le plus fortement, je demeurai insatisfait. Ensuite, dans l’isolement de la prison, dans la cellule solitaire, je fis la même demande, je dis : « Donne-moi Ton âdésh [ordre]. Je ne sais pas quel travail faire ni comment le faire. Donne-moi un message. » Dans la communion du Yoga, deux messages me parvinrent. Le premier disait : « Je t’ai donné un travail et c’est d’aider à soulever cette nation. Le moment est proche où tu vas devoir sortir de prison car ce n’est pas ma volonté pour cette fois que tu sois condamné ou que tu passes ton temps à souffrir pour ton pays comme d’autres ont à le faire. Je t’ai chargé d’un travail et c’est l’âdésh que tu as demandé. Je te donne l’ordre de te mettre en route et de faire mon travail. » Le second message vint qui disait : « Une chose t’a été montrée pendant cette année de réclusion, une chose dont tu n’étais pas convaincu, et c’est la vérité de la religion hindoue. C’est cette religion que je suis en train d’élever à la face du monde, c’est elle que j’ai perfectionnée et développée à travers les rishis [voyants], les saints et les avatârs, et voici qu’à présent elle se met en mouvement pour accomplir mon œuvre parmi les nations. Je suis en train d’élever cette nation pour qu’elle répande ma parole... Ainsi donc, quand il est dit que l’Inde s’élèvera, c’est le sanâtana dharma [loi éternelle] qui s’élèvera. Quand il est dit que l’Inde sera grande, c’est le sanâtana dharma qui sera grand. Quand il est dit que l’Inde s’étendra et grandira, c’est le sanâtana dharma qui s’étendra et grandira dans le monde. C’est pour le dharma et par le dharma que l’Inde existe... »
     Mais qu’est-ce que la religion hindoue ? Quelle est cette religion que nous qualifions d’éternelle, sanâtana ? Cette religion n’est hindoue que parce que c’est la nation hindoue qui l’a conservée, parce que c’est dans cette péninsule isolée par la mer et les Himalayas qu’elle a grandi, parce que ce sont les Aryens qui ont eu la tâche de la préserver à travers les âges sur cette terre antique et sacrée. [26] Mais elle n’est pas circonscrite à un seul pays, elle n’appartient pas spécialement et pour toujours à une partie limitée du monde. Ce que nous appelons la religion hindoue est en réalité la religion éternelle, car c’est la religion universelle qui embrasse toutes les autres. Si une religion n’est pas universelle, elle ne peut être éternelle. Une religion étroite, sectaire, exclusive, ne peut vivre qu’un temps limité et ne peut avoir qu’un but limité. Celle-ci est la seule religion qui puisse triompher du matérialisme en incluant et en anticipant les découvertes de la science et les spéculations de la philosophie. C’est la seule religion qui révèle à l’humanité la proximité de Dieu, la seule qui englobe tous les chemins possibles par lesquels l’homme peut aller à Dieu. C’est la seule religion qui insiste constamment sur la vérité que reconnaissent toutes les religions, à savoir qu’Il est présent en tout homme et en toute chose et que c’est en Lui que nous nous mouvons et existons. C’est la seule religion qui permette non seulement de comprendre cette vérité et d’y croire, mais encore de la réaliser dans chaque partie de notre être. C’est la seule religion qui montre au monde ce qu’est vraiment le monde, c’est-à-dire la lîlâ [27] de Vâsoudéva. [28] C’est la seule religion qui nous montre comment nous pouvons le mieux possible jouer notre rôle dans cette lîlâ, quelles en sont les lois les plus subtiles et les règles les plus nobles. C’est la seule religion qui ne sépare pas, fût-ce dans le détail le plus minime, la vie de la religion, la seule qui sache ce qu’est l’immortalité et qui ait entièrement écarté de nous la réalité de la mort...
      J’avais dit l’année dernière que ce mouvement n’était pas un mouvement politique et que le nationalisme n’était pas de la politique, mais une religion, une croyance, une foi. Je le dis encore aujourd’hui, mais d’une autre façon. Je ne dis plus que le nationalisme est une croyance, une religion ou une foi. Je dis que c’est le sanâtana dharma qui est pour nous le nationalisme... Le sanâtana dharma, voilà le nationalisme. C’est le message que j’avais à vous transmettre.

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19 juin 1909

     Nous avons dit que le brahmatéja [29] est ce dont nous avons le plus grand et le plus urgent besoin. En un sens, cela veut dire la prééminence de la religion ; mais au fond, ce que les Européens entendent par « religion », ce n’est pas le brahmatéja, qui signifie plutôt spiritualité, force et énergie de pensée et d’action jaillissant d’une communion ou d’un abandon à Cela, à l’intérieur de nous, qui gouverne le monde. C’est ce sens-là que nous donnerons à ce mot. Cette force, cette énergie, peut être mise au service de n’importe quel but que Dieu désire pour nous ; elle suffit à la connaissance, à l’amour ou au service ; elle peut servir aussi bien à la libération d’une âme individuelle qu’à la construction d’une nation ou au tournage d’un outil. Elle travaille du dedans, elle travaille dans le pouvoir de Dieu, elle travaille avec une énergie surhumaine. Que cette force s’éveille à nouveau en trois cent millions d’hommes par les moyens que notre passé nous a mis entre les mains, voilà notre objectif.
     L’Européen est fier d’avoir réussi à séparer la religion de la vie. La religion, dit-il, est une très bonne chose quand elle reste à sa place, mais elle n’a pas à se mêler de politique, de science ou de commerce, toutes choses que son intrusion ne fait que gâter. La religion est réservée au dimanche : ce jour-là, si l’on est anglais, on s’habille en noir et on tâche de se sentir vertueux, et si l’on habite sur le continent, on oublie le reste de la semaine et on s’amuse... Mais, après tout, Dieu existe vraiment, et s’Il existe, on ne peut pas Le fourrer dans un coin et lui dire : « Voilà ta place ; quant au monde et à la vie, ils nous appartiennent. » Il s’échappe et se répand de nouveau. Chaque époque de négation n’est qu’une préparation pour une affirmation plus large et plus complète.

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     C’est une erreur, nous le répétons, de croire que la spiritualité est quelque chose qui est coupé de la vie... C’est une erreur de croire que les hauteurs de la religion sont au-dessus des luttes de ce monde. L’exhortation répétée de Sri Krishna à Arjuna insiste sur la lutte : « Combats et renverse tes adversaires ! », « Souviens-toi de moi et combats ! », « Le cœur rempli de spiritualité, abandonne-moi toutes tes actions et, libéré des désirs, libéré des demandes égoïstes, combats ! Que ton âme enfiévrée s’apaise. »

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     Il est une loi puissante de la vie, un grand principe de l’évolution humaine, un fond de connaissances et d’expériences spirituelles dont ce pays, l’Inde, a toujours été destiné à être le dépositaire, l’exemple et le propagateur. Cette loi, c’est le sanâtana dharma...
     L’Européen fait grand cas de la mécanique. Il cherche à rénover l’humanité à coups de projets sociaux et de systèmes gouvernementaux. Il espère faire venir l’âge d’or avec une loi du parlement. La mécanique a, certes, une grande importance mais uniquement comme un moyen de travail dont l’esprit au-dedans, la force par derrière, se sert. Le XIXe siècle en Inde aspirait à l’émancipation politique, à un renouveau social, à une vision religieuse et à une nouvelle naissance, mais il a échoué parce qu’il a adopté les motivations et les méthodes européennes, il a ignoré l’esprit, l’histoire et le destin de notre peuple et il a cru qu’en adoptant l’éducation européenne, la mécanique européenne, l’organisation et l’équipement européens, nous arriverions à reproduire chez nous la prospérité, l’énergie et le progrès de l’Europe. Nous, les hommes du XXe siècle, rejetons les buts, idéaux et méthodes du XIXe siècle anglicisé, justement parce que nous en acceptons la leçon. Nous nous refusons à faire une idole du présent ; nous regardons en arrière et en avant, en arrière vers l’histoire imposante de notre peuple, et en avant vers l’histoire grandiose pour laquelle cette destinée l’a préparé...
     Nous disons à la nation : « La volonté de Dieu, c’est que nous soyons nous-mêmes et non pas l’Europe. Nous avons cherché à revivre en suivant la loi d’un autre être que le nôtre. Nous devons nous tourner ailleurs et chercher en nous-mêmes les sources de vie et de force. Nous devons connaître notre passé et le retrouver afin qu’il puisse servir à notre avenir. Notre tâche est de nous réaliser nous-mêmes d’abord et de tout façonner selon la loi de la vie et de la nature éternelles de l’Inde... »
     Nous disons aux individus et surtout aux jeunes qui se manifestent aujourd’hui pour travailler pour l’Inde, pour le monde et pour Dieu : « Vous ne pouvez pas chérir ces idéaux, vous pouvez encore moins les réaliser si vous vous laissez dominer par les idées européennes ou si vous regardez la vie d’un point de vue matériel. Matériellement vous n’êtes rien, spirituellement vous êtes tout. Seul un Indien peut tout croire, tout oser, tout sacrifier. Commencez donc par devenir des Indiens. Retrouvez le patrimoine de vos ancêtres. Retrouvez la pensée aryenne, la discipline aryenne, le caractère aryen, la vie aryenne. Retrouvez le Védânta, la Guîtâ,