(Le 4 avril 1910, Sri Aurobindo,
toujours recherché par les Anglais, arrive secrètement
à Pondichéry. Une troisième accusation pour sédition,
basée sur un article du Karmayogin, est lancée
contre lui mais sera rejetée en son absence par les tribunaux.
Pendant plusieurs années, Sri Aurobindo vivra dans cette colonie
française comme un fugitif, entouré, ainsi que son petit
groupe de compagnons, de rumeurs et despions.
Pendant quelque temps, Sri Aurobindo songera
à retourner en Inde anglaise, mais, comme il lécrira
plus tard, il se rendra compte rapidement que « le nécessaire
avait été fait pour changer lentière physionomie
de la politique indienne et pour transformer complètement lesprit
du peuple indien et faire de lindépendance son but
Il ne serait donc plus indispensable quil intervienne personnellement
dans les affaires politiques. En outre, lampleur du travail spirituel
qui soffrait à lui apparaissait de plus en plus clairement
et il voyait quil lui fallait y concentrer toutes ses énergies.
» Mais ce retrait de toute activité politique
« ne signifiait pas, contrairement à ce que la plupart
des gens supposaient, quil sétait retiré sur
quelque hauteur dexpérience spirituelle où ne subsistait
plus aucun intérêt pour le monde ou pour le destin de lInde.
» [R17]
Les textes suivants sont des extraits
de lettres, darticles ou dessais. Nombre de ces derniers
parurent dans lArya, une revue mensuelle en anglais pour
laquelle Sri Aurobindo écrivit la plupart de ses uvres
majeures et quil publia de 1914 à 1921.)
1910-1912
La plupart dentre
nous ont leur explication favorite pour ce phénomène affligeant
[quest le déclin de la civilisation indienne]. Le patriote
attribue notre déclin aux ravages de linvasion extérieure
et aux influences anesthésiantes de la domination étrangère
; le partisan du matérialisme européen, lui, voit lennemi,
le mal, la source et lorigine de tous nos maux, dans notre religion
et lensemble de ses pratiques sociales consacrées par lusage.
De même que la plupart des pensées humaines, ces explications
ont chacune leur côté lumineux de vérité
comme leur côté obscur derreur ; mais en tout cas
elles ne sont pas le fruit dune réflexion impartiale. Lhomme
est peut-être bien, comme on la défini, un animal
doué de raison, mais on doit ajouter que cest un animal
qui, dans lensemble, raisonne très mal. Dune façon
générale, ce nest pas dans le but de découvrir
la vérité quil réfléchit, cest
bien plus pour la satisfaction de ses préférences mentales
et de ses tendances émotionnelles. Ses conclusions découlent
de ses préférences, de ses préjugés et de
ses passions ; et le raisonnement et la logique quil brandit pour
les justifier ne sont rien dautre quun trompe-lil
ou un masque de convenance derrière lequel il cache sa progression
vers un résultat que son cur et son tempérament
ont à lavance rendu inévitable. Quand nous nous
éveillerons de nos illusions modernes, comme nous nous sommes
éveillés de nos superstitions moyenâgeuses, nous
nous apercevrons que les conclusions intellectuelles du rationaliste,
en dépit de tout leur apparat et de leurs prétentions
à lhonnêteté scrupuleuse dans linvestigation,
étaient tout autant des dogmes que les anciennes déclarations
du pape et du théologien qui, eux, avouaient sans honte quils
se basaient clairement sur la négation de la raison... Il est
donc toujours préférable dexaminer de très
près ces explications simplistes et tranchantes qui satisfont
si aisément lanimal pugnace dans notre intellect. Une fois
que nous aurons reconnu cette petite partie de la vérité
dont elles se sont emparées, nous devrons toujours rechercher
la grande partie qui leur a échappé.
...
Peu de sociétés ont été
aussi tamasiques, aussi pleines dinertie, et se sont satisfaites
aussi facilement dun rétrécissement progressif,
que la société indienne des temps récents. Peu
dentre elles ont été aussi désireuses de
se préserver par linertie. Par voie de conséquence,
il y en a peu qui ont attaché autant dimportance à
lautorité. Chaque détail de notre vie a été
fixé pour nous par le Shâstra et par la coutume, chaque
détail de notre pensée par les Écritures et leurs
exégètes et beaucoup plus souvent par les exégètes
que par les Écritures. Il ny a quun domaine où
nous ayons su choyer lancienne liberté et lancienne
originalité qui sont à la base de notre grandeur passée,
cest le domaine de lexpérience spirituelle. Cest
de quelque mouvement nouveau dans cette source inépuisable quont
toujours jailli toute impulsion nouvelle et toute force neuve. Autrement,
il y a longtemps que nous devrions être dans la tombe où
gisent les nations mortes, en compagnie de la Grèce, de la Rome
des Césars, dAssarhaddon [1]
/ [2] et des
Khosrô...[3] Le résultat de cette soumission
bien intentionnée [aux formes extérieures de lhindouisme]
a été un appauvrissement croissant de lintellect
indien, autrefois le plus colossal et le plus original du monde. Doù
une certaine incapacité, une certaine atrophie, une certaine
impuissance qui ont marqué nos activités ultérieures,
même les meilleures. Lexemple le plus frappant en est notre
impuissance persistante face aux situations nouvelles et aux connaissances
nouvelles qui nous ont été imposées par notre contact
récent avec lEurope. Nous avons tenté dassimiler,
nous avons tenté de rejeter, nous avons tenté de faire
un tri, mais nous avons été incapables de mener à
bien aucune de ces trois choses. Une assimilation réussie procède
dune maîtrise, or nous navons pas maîtrisé
les situations et les connaissances apportées par lEurope,
ce sont plutôt celles-ci qui nous ont empoignés, subjugués
et mis en esclavage. Un rejet réussi nest possible que
si nous possédons intelligemment ce que nous avons lintention
de garder. Et notre rejet, lui aussi, doit être un rejet intelligent,
nous devons rejeter parce que nous avons compris et non pas parce que
nous ne sommes pas arrivés à comprendre. Or
justement les possessions que nous avons protégées avec
le moins dintelligence, ce sont notre hindouisme, notre ancienne
culture ; dans tous les domaines de la vie nous faisons certaines choses
sans savoir pourquoi nous les faisons, nous croyons à certaines
choses sans savoir pourquoi nous y croyons, nous affirmons certaines
choses sans savoir de quel droit nous les affirmons ou, dans le meilleur
des cas, cest parce quil y a tel livre ou tel brâhmane
qui lordonne, parce que cest ce que pense Shankara, [4]
ou parce que quelquun a interprété de cette façon
quelque chose quil prétend être un texte sacré
fondamental de notre religion. Rien ne nous appartient en propre, rien
ne vient directement de notre intelligence, tout est de deuxième
main. Cest tout aussi peu que nous avons compris les connaissances
nouvelles ; nous avons seulement compris ce que les Européens
veulent que nous pensions deux et de leur civilisation moderne.
Notre culture anglaise si lon peut parler de culture
a décuplé le mal de notre dépendance au lieu dy
remédier.
Comment allons-nous regagner la liberté
et la souplesse intellectuelles que nous avons perdues ? En renversant,
au moins pour un temps, le processus qui nous les a fait perdre, en
libérant nos esprits, dans tous les domaines, de lasservissement
à lautorité. Ce nest pas ce que veulent de
nous les réformateurs et les milieux anglicisés. Ils nous
demandent, certes, dabandonner lautorité, de nous
révolter contre la coutume et la superstition, davoir lesprit
libre et éclairé. Mais ce quils
entendent par ces recommandations pompeuses, cest que nous devrions
renoncer à lautorité de Sâyana [5]
pour celle de Max Müller, au monisme de Shankara pour celui de
Haeckel, renoncer au Shâstra écrit pour la loi non-écrite
de lopinion de la société européenne, et
au dogmatisme des pandits brâhmanes pour celui des scientifiques,
des penseurs et érudits européens. Aucun esprit qui se
respecte ne peut donner son assentiment à un échange de
servitudes aussi aberrant. Brisons nos chaînes, toutes vénérables
quelles soient, mais brisons-les pour être libres
brisons-les au nom de la vérité et non pas au nom de lEurope.
Ce serait une bien mauvaise affaire que de troquer nos antiques illuminations
indiennes, quelque obscures quelles aient pu devenir pour nous,
contre des lumières européennes de seconde main, ou de
remplacer les superstitions de lhindouisme populaire par les superstitions
de la Science matérialiste. Ce quil faut dabord,
si nous voulons que lInde survive et fasse dans le monde le travail
qui lui a été assigné, cest que la jeunesse
de lInde apprenne à penser à penser sur tous
les sujets, à penser avec indépendance, avec profit, en
allant au cur des choses sans sarrêter aux apparences,
libre de préjugés, taillant en pièces sophismes
et partis pris comme avec une épée tranchante, frappant
obscurantismes en tous genres comme avec la massue de Bhîma...[6] Il ne sagit pas non plus,
choisissant au hasard, de fabriquer une espèce damalgame
indéfinissable et puis de lappeler triomphalement synthèse
de lOrient et de lOccident. Nous devons commencer par ne
rien accepter de confiance, par questionner toute chose et établir
nos propres conclusions. Il ny pas lieu de craindre que ce processus
nous amène à ne plus être indiens ou nous mette
en danger dabandonner lhindouisme. LInde ne pourra
jamais cesser dêtre lInde et lhindouisme dêtre
lhindouisme si nous pensons réellement par nous-mêmes.
Cest seulement si nous laissons lEurope penser à
notre place que lInde risque de devenir une copie de lEurope,
mal faite et ridicule... Nous devons nous baser sur ce qui est vrai
et durable. Mais pour découvrir ce qui, dans nos conceptions,
est vrai et durable, il nous faut les remettre toutes en question, les
unes comme les autres, avec rigueur et impartialité. Quun
processus comme celui-là soit nécessaire, non seulement
pour lInde mais pour le monde entier, cest ce quont
reconnu les penseurs européens les plus éminents. Cest
ce que Carlyle voulait dire quand il parlait davaler toutes les
formules. Cest par ce processus que Goethe contribua à
revivifier la pensée européenne. Mais il y a quelque temps
déjà que lEurope a cessé de produire des
penseurs originaux, bien quelle produise encore des mécaniciens
originaux... Quant à la Chine, au Japon et
aux états musulmans, ils sont en train de glisser vers une imitation
aveugle de lEurope. Seule lInde possède en elle,
dormantes, lénergie et la personnalité spirituelle
invincible qui peuvent encore se lever pour briser ses chaînes
et celles du monde. [R18]
*
Même les causes
qui sont perdues définitivement et qui méritent de lêtre
trouvent des défenseurs, et les autels les plus indignes ne manquent
pas dencens. [R19]
*
La réforme,
en soi, nest pas forcément une chose excellente, contrairement
à ce quimaginent bien des esprits européanisés
; inversement, il nest pas toujours sans risque ni souhaitable
de rester sans bouger sur les chemins anciens, comme sobstinent
à le croire les orthodoxes. La réforme est quelquefois
le premier pas vers labîme mais limmobilité,
elle, est le moyen le plus sûr de stagner et de pourrir. Et ce
nest pas non plus la modération qui est toujours la plus
sage conseillère : le juste milieu nest pas toujours juste.
Cest souvent un euphémisme pour un manque de vision, une
tiédeur indifférente et une inefficacité timorée.
Les hommes sintitulent modérés, conservateurs ou
extrémistes, puis règlent leur conduite et leurs opinions
daprès une formule. Nous aimons penser en termes de systèmes
et de partis et nous oublions que cest la vérité
qui est le seul critère. Les systèmes ne sont rien dautre
que des casiers commodes pour classer les connaissances, les partis
rien dautre quun mécanisme utile pour une action
conjuguée ; mais nous nous en servons comme dune excuse
pour nous épargner la peine de penser.
La position des orthodoxes est surprenante.
Ils sévertuent à déifier tout ce qui existe.
On trouve dans la société hindoue certains arrangements
et certaines habitudes qui sont uniquement le produit de la coutume.
Il ny a aucune preuve quils existaient
autrefois et il ny a aucune raison quils doivent se perpétuer
dans lavenir... Ni lancienneté ni la modernité
ne peuvent être un critère de vérité ou un
critère dutilité. Tous les Rishis nappartiennent
pas au passé ; les avatârs[7]
se manifestent encore, la révélation continue... Recréer
tout Manou [8]
dans la société moderne, cest vouloir que le Gange
reflue vers les Himalayas. Manou appartient sans aucun doute à
la nation mais nen est-il pas de même des sacrifices danimaux
ou des offrandes quon brûle ? Ce nest pas parce quune
chose appartient au passé de la nation quelle doit nécessairement
appartenir à son avenir. Il est stupide de ne pas reconnaître
que les conditions ont changé. À chaque chose son temps
et sa limite. Toutes les coutumes de longue date ont été
suprêmement utiles en leur temps, même les totems et la
polyandrie. Il nest pas question dignorer lutilité
du passé, mais ce que nous recherchons de préférence,
cest une utilité pour le présent et pour lavenir.
Coutume et loi peuvent donc être
modifiées. À chaque époque son Shâstra. Cela
dit, nous ne pouvons affirmer demblée quelles doivent
être modifiées, ou même, si des modifications sont
nécessaires, quelles doivent être modifiées
dans un sens particulier. On se sent rebuté par lenthousiasme
ignorant des réformateurs sociaux. Leurs esprits sont en général
un étrange fatras de notions européennes mal digérées.
Très peu dentre eux savent quoi que ce soit de lEurope
et même ceux qui lont visitée la connaissent mal.
Et pourtant, à les entendre, toute chose ou toute idée
contraire aux notions européennes ne peut être que superstition,
barbarie, pratique dangereuse ou obscurantisme ; tout ce qui est encensé
et pratiqué en Europe ne saurait être que rationnel et
éclairé...
Presque toutes les questions que soulèvent
les réformateurs sociaux pourraient être résolues
dans un sens ou dans un autre sans quil en résulte un bien
permanent pour la société. Il est navrant de voir des
gens sacharner sur la question des mariages entre sous-castes
et triompher sur un cas isolé. La question qui se pose à
lheure actuelle, cest de savoir si lesprit de caste
et la structure des castes doivent subsister ou non. Les
hindous devraient bien se souvenir que la caste telle quelle existe
actuellement nest en fait que jât, cest-à-dire
la guilde des métiers sanctifiée par lusage mais
qui a cessé de fonctionner ; ce nest pas la religion éternelle,
ce nest pas le châtourvarnya. [9]
Que les veuves se remarient ou non mest indifférent ; mais
ce qui est dune importance capitale, cest de savoir comment
se situera la femme par rapport à lhomme sur le plan légal
et social, si elle lui sera inférieure, égale ou supérieure
; car même un rapport de supériorité nest
pas plus impossible dans lavenir quil ne la été
dans un passé éloigné. Et la question la plus importante
de toutes, cest de savoir si la société sera basée
sur la compétition ou la coopération, sur lindividu
ou la communauté. Que nous devions discuter si peu de ces questions-là
et tempêter sur des détails insignifiants montre douloureusement
à quel point lintellect indien moyen sest appauvri.
Si lon décide de ces questions capitales, et il le faudra,
les questions mineures se résoudront delles-mêmes...
Cela fait longtemps que nous agitent tantôt
réformes sociales, tantôt orthodoxie irréprochable,
et lorthodoxie sest écroulée sans que les
réformes sociales aient été effectuées.
Mais pendant tout ce temps Dieu était à luvre
en Inde et veillait à ce que Son travail se fasse en dépit
de tous ces bavardages. À linsu des hommes, la révolution
sociale se prépare, mais elle ne prend pas la direction quils
imaginent, car elle englobe le monde et pas seulement lInde. Que
cela nous plaise ou non, Il balaiera les déchets du passé
indien et du présent européen. Mais le balai nest
pas toujours suffisant ; quelquefois Il préfère se servir
de lépée. Il semble probable quIl sen
servira car le monde ne samende pas rapidement et par conséquent
il faudra quil soit amendé par la violence...
Les hommes se lamentent et se plaignent
que tout est en train de périr. Mais sils avaient confiance
dans lAmour et la Sagesse de Dieu et ne préféraient
pas leurs idées conservatrices et étroites, ils déclareraient
plutôt que tout est en train de renaître.
Tellement de choses dépendent du
Temps et du but immédiat de Dieu quil est plus important
de chercher à connaître son but que de rester attaché
à nos panacées. Le Kâla Purusha, le Zeitgeist, lEsprit
de la Mort sest dressé pour entreprendre son uvre
terrible lokakshayakrit pravriddhah, saccroissant
pour détruire un monde [Guîtâ, XI : 32] et
qui pourra enrayer sa puissance terrifiante et son élan irrésistible
? Mais Il ne fait pas que détruire le monde qui était,
Il crée le monde qui sera ; il est donc plus
utile pour nous de découvrir ce quIl est en train de construire
et dy participer que de gémir et de saccrocher à
ce quIl est en train de détruire... Kali [10]
est lâge dune destruction et dune nouvelle naissance,
ce nest pas un âge pour se cramponner aux vieilles choses
qui ne peuvent plus être sauvées...
Le temps est-il venu de cette destruction
? Cest ce que nous croyons. Écoutez le fracas de ces eaux,
plus formidable que le tumulte dune armée montant à
lassaut, observez ce travail de sape, lent, obstiné, implacable,
voyez comme lun après lautre les piliers soutenant
cette structure branlante, incohérente et rafistolée se
corrodent, craquent, vacillent sous les coups de boutoir, comme ils
cassent et puis senfoncent, silencieusement ou dans un grand éclaboussement,
brusquement ou peu à peu, engloutis dans lécume
de ces flots. Le temps est-il venu dune nouvelle construction
? Cest ce que nous affirmons. Remarquez comme
lhumanité sactive, sempresse, se hâte
ici et là, observez la rapidité avec laquelle on prospecte,
cherche, creuse, pose des fondations, voyez les avatârs et les
grands vibhoûtis[11]
venir, surgir en rangs serrés, se suivre de tout près
les uns les autres. Ne sont-ce pas là les signes, et ne nous
disent-ils pas que le plus grand avatâr de tous arrive pour établir
le premier Satya Youga dans lâge de Kali ?...
Oui, une nouvelle harmonie, mais pas les
grincements du matérialisme européen, pas une fondation
à loccidentale sur des demi-vérités et des
mensonges bien entiers. Quand il y a destruction, cest la forme
qui périt, non lesprit car le monde et ses façons
dêtre sont les formes dune Vérité unique
qui se manifeste dans ce monde matériel dans des corps toujours
nouveaux... En Inde, terre élue, cette Vérité
est préservée ; dans lâme de lInde elle
dort, attendant que séveille cette âme de lion, lâme
lumineuse de lInde, qui nest pas dans ses apparences faibles,
souillées, passagères et misérables, mais qui est
enfermée dans les pétales clos de lancien lotus
de lamour, de la force et de la sagesse. Seule lInde peut
bâtir lavenir de lhumanité. [R20]
*
Lhindouisme ancien
ou pré-bouddhique cherchait Dieu à la fois dans le monde
et à lextérieur du monde ; il plongeait ses racines
dans la force et la beauté et la joie du Véda, à
la différence de lhindouisme moderne ou post-bouddhique,
écrasé sous le sens de la souffrance universelle quapporta
le Bouddha et sous le sens de lillusion universelle amené
par Shankara Shankara qui put dautant mieux détruire
le bouddhisme quil était lui-même à moitié
bouddhiste. Le but de lancien hindouisme sur le plan social était
de nous faire réaliser Dieu dans la vie, celui de lhindouisme
moderne est de nous faire nous évader de la vie pour aller vers
Dieu. Lidéal moderne produit une spiritualité noble
et ascétique, mais il a un effet glaçant et pernicieux
sur la santé de la société et son développement
; à lombre de cette présence, la vie sociale stagne
par manque de foi et de joie, shraddhâ et ânanda.
Si nous voulons rendre notre société
parfaite et si nous voulons que la nation vive de nouveau, il nous faut
revenir à la vérité plus ancienne et plus pleine.
[R21]
*
* *
13 juillet 1911
(Extrait dune lettre à un
ami)
Prenez bien soin de
suivre mes instructions et de vous garder de lancien genre de
politique. La spiritualité est la seule politique de lInde,
la réalisation du sanâtana dharma est son seul Swaraj.
Je ne doute pas quil nous faudra passer par une période
parlementaire afin de nous débarrasser de la notion de démocratie
occidentale en voyant en pratique combien elle est impuissante à
rendre les nations heureuses. En réalité, lInde
est en train de passer par les premières phases dune sorte
de Yoga national. Celui-ci était dirigé au début
par la force divine qui fit irruption en 1905 et qui éveilla
le pays de son état de complète ignorance [ajñânam]
tamasique. Mais comme il arrive aussi dans le cas des individus, tout
ce qui était obscur, toutes les traces [samskâra]
mauvaises du passé, les fausses émotions, les fausses
habitudes mentales et morales se sont soulevées en même
temps et ont mésusé de la force divine. De là toute
cette orgie de discours politiques, de ferveur démocratique,
de réunions, de défilés, de résistance passive,
tout cela finissant dans des bombes, des revolvers et des lois draconiennes...
Dieu a tout renversé dun coup : le modérantisme,
fils bâtard du libéralisme anglais ; le nationalisme, progéniture
au sang mêlé de lEurope et de lAsie ; le terrorisme,
avorton engendré par Bakounine et Mazzini... Cest seulement
lorsque nous en aurons fini avec ces sottises que la vérité
aura une chance, que lesprit sattvique se manifestera en Inde
et que débutera un mouvement spirituel réellement fort,
prélude à la régénération de lInde.
Sûrement il faudra encore faire face à beaucoup de difficultés
et derreurs, mais nous aurons une chance de faire un pas dans
la bonne direction. Je crois quen toute chose
Dieu nous guide, quIl nous donne les expériences nécessaires
et prépare les conditions nécessaires. [R22]
*
* *
1910-1914
(Dans les premières années
de sa vie à Pondichéry, Sri Aurobindo fit une étude
approfondie du Véda, et frappé par la façon dont
celui-ci éclairait ses propres expériences, il en retrouva
le sens perdu. Voici une série de textes tirés de ses
tout premiers manuscrits traitant du Véda.)
Ce nest pas la
science, ni la religion, ni la théosophie que je recherche, mais
le Véda la vérité sur le Brahman, et pas
seulement sur son essence mais sur sa manifestation, pas une lampe pour
aller me retirer dans la forêt, mais une lumière, mais
un guide qui mène à la joie et à laction
dans le monde, mais la vérité qui est au-delà des
opinions, la connaissance à laquelle toute pensée sefforce
darriver yasmin vijñâté sarvam vijñâtam
[Cela étant connu, tout est connu]. Je crois que ce Véda
est la base du sanâtana dharma. Je crois que cest lui, la
divinité cachée dans lhindouisme mais il
y a un voile à soulever, un rideau à écarter. Je
crois que le Véda peut être connu et peut être découvert.
Je crois que lavenir de lInde et celui du monde dépendent
de sa découverte et de la façon dont on lapplique,
non au renoncement à la vie, mais à la vie dans le monde
et parmi les hommes. [R23]
*
Les
hommes érigent une autorité et puis ils la placent entre
eux-mêmes et la connaissance. Les orthodoxes sindignent
quun simple moderne ose sécarter de Shankara en interprétant
le Védânta [12]
ou de Sâyana en interprétant le Véda. Cest
oublier que Shankara et Sâyana sont eux-mêmes des modernes
que quelques centaines dannées seulement séparent
de nous, alors que les Védas remontent à bien des milliers
dannées. Si le commentateur mérite dêtre
étudié, ce nest pas pour autant quil faut
le substituer au texte, comme nous le faisons. Les bons commentaires
sont toujours utiles, même quand ils se trompent, mais on ne peut
laisser même les meilleurs dentre eux entraver la recherche.
Le commentaire de Sâyana sur le Véda
mest une aide dans la mesure où il me montre ce quun
homme dune grande érudition pensait être le sens
des Écritures il y a quelques centaines dannées.
Mais je ne peux oublier que, même au temps des Brâhmanas, [13]
le sens du Véda était déjà devenu obscur
pour les hommes de cet âge préhistorique... Je trouve que
Shankara a saisi beaucoup de la vérité du Védânta,
mais beaucoup aussi lui a échappé. Ce quil a réalisé,
je suis tenu de ladmettre ; mais je ne suis pas tenu dexclure
ce quil na pu réaliser. Lautorité [âptavâkyam]
est un genre de preuve, mais ce nest pas le seul : la connaissance
directe [pratyaksha] est plus importante.
Les hétérodoxes, quant à
eux, ne jurent que par Max Müller et les Européens... Ceux-ci
nont vu dans notre Véda que des incantations barbares quune
race pastorale antique et primitive adressait aux forces de la nature,
et, aux yeux de bien des gens, cest cette opinion qui décide
de la signification des mantras védiques. Toute autre interprétation
est pour eux superstition. Mais pour moi, les suppositions ingénieuses
des grammairiens étrangers ne font pas plus autorité que
les suppositions ingénieuses de Sâyana. La
question pour moi nest pas de savoir ce que Max Müller pense
du Véda ou ce que Sâyana en pense ; je préférerais
savoir ce que le Véda a à dire sur lui-même, et
jaimerais, sil se trouve là quelque lumière
projetée sur linconnu ou linfini, suivre le rayon
jusquà ce que je me trouve face à face avec ce quil
illumine. [R24]
*
LEurope sest
fait une certaine idée du Véda et du Védânta,
et elle a réussi à limposer à lintellect
indien... Quand une centaine de savants mondialement connus sécrient
en chur : « Il en est ainsi », il est évidemment
difficile à un esprit moyen, et même à un esprit
au-dessus de la moyenne mais qui nest pas un expert dans ces sujets
particuliers, de ne pas acquiescer...
Néanmoins doit venir un temps où
lesprit indien rejettera le voile de ténèbres qui
la recouvert, cessera dadopter des pensées ou de
soutenir des opinions de deuxième ou de troisième main,
et où il réaffirmera son droit de juger et de senquérir
du sens de ses propres Écritures en toute liberté. Quand
ce jour viendra, nous nous apercevrons, je pense, que lédifice
imposant de la théorie védique ne reposait sur rien de
plus solide ni de plus vrai quun ensemble de conjectures plus
ou moins bien empilées les unes sur les autres.
Nous remettrons en question de nombreux mythes philologiques établis
: la légende, par exemple, dune invasion de lInde
par des Aryens venus du Nord ; la distinction artificielle et hostile
entre Aryens et Dravidiens quune philologie erronée a plongée
au cur de lunité de la race indo-afghane ; [14]
le dogme farfelu dun naturalisme védique « hénothéiste
» ; les élucubrations ingénieuses et brillantes
des inventeurs modernes du mythe du soleil et des étoiles...
[R25]
*
Cette théorie
des Pourânas [15]
[selon laquelle des cycles de civilisation auraient précédé
le nôtre], je la prendrai comme une hypothèse de travail,
et je supposerai au minimum quil y eut une grande époque
védique à la civilisation avancée, brisée
plus tard par le Temps et par les circonstances, dont lhindouisme
moderne ne nous offre que quelques fragments qui furent préservés,
rassemblés ou développés à nouveau... Par
une civilisation avancée, il ne faut pas nécessairement
entendre une culture ou une société ressemblant en quoi
que ce soit à ce que nos esprits modernes conçoivent comme
le seul modèle de société civilisée, cest-à-dire
la société moderne européenne. On ne doit pas non
plus et, en vérité, on ne peut pas, supposer quelle
ait été en quoi que ce soit à limage de la
société hindoue moderne. Il est probable que cette ancienne
culture ne disposait daucun de ces moyens matériels dont
nous sommes si fiers mais il se peut quelle en ait eu dautres
dun genre plus élevé, peut-être même
plus puissant.
... Je crois que les Védas
recèlent un sens que ni lInde médiévale ni
lEurope moderne nont saisi, mais qui était parfaitement
clair pour les premiers penseurs du Védânta. Pour Max Müller,
les mantras védiques avaient une certaine signification, pour
Sâyana, ils en avaient une autre ; Yâska, [16]
lui, interprétait à sa manière leur langage antique,
mais aucun dentre eux na compris ce que comprenaient Yâjñavalkya
et Ajâtashatrou... [16]
Cest parce que nous ne comprenons pas les Védas que les
trois-quarts des Oupanishads sont pour nous un livre scellé.
Même dans le peu que nous croyons pouvoir comprendre, une grande
partie a été saisie de façon incertaine et comprise
superficiellement... Faute de cette clé, des
érudits profonds ont tâtonné, et faute de cette
direction, de grands penseurs se sont fourvoyés. Max Müller,
en un verdict confondant, qualifia le Véda de « balbutiements
dune humanité dans lenfance » ; [17]
quant à Shankara, il laissa une grande partie du texte quil
commentait inexpliqué, ou le mit de côté comme étant
une vérité dordre inférieur destinée
à lignorant... Cest seulement lorsque
nous connaîtrons parfaitement les grandes idées védiques
dans leur totalité que nous serons pleinement en mesure dapprécier
le système de pensée profond, harmonieux et grandiose
de nos lointains ancêtres. [R26]
*
Les mouvements religieux
et les révolutions sen sont venus et sen sont allés,
ou bien ils ont laissé leur marque, mais au-delà de tout
et à travers tout, le Véda reste pour nous notre Roc des
Âges, notre fondation éternelle... Toutes puissantes quelles
soient, les Oupanishads naspirent quà une chose,
cest à mettre en lumière, à traduire dans
le langage philosophique de la pensée ultérieure et à
couronner du nom suprême du Brahman la connaissance éternelle
qui se trouve enchâssée dans les Védas. Et pourtant,
depuis quelque deux mille ans au moins, pas un Indien na vraiment
compris les Védas.
... Je vois dans les langues
aryennes et les langues dravidiennes, comme dans les races aryennes
et les races dravidiennes, non des familles séparées dorigine
différente, mais deux branches issues dune même souche.
La légende de linvasion des Aryens et de leur installation
au Penjab à lépoque védique est, pour moi,
un mythe philologique. [R27]
/ [18]
*
Cest le Véda
qui fut lalpha de notre connaissance spirituelle ; cest
le Véda toujours qui en sera loméga. Ces textes
dune antiquité inconnue sont comme les nombreuses mamelles
de la Mère éternelle de la connaissance auxquelles se
sont nourris tous nos âges successifs...
Retrouver la parfaite vérité
du Véda nest donc pas seulement souhaitable pour satisfaire
notre curiosité intellectuelle moderne, cest aussi une
nécessité pratique pour lavenir du genre humain.
Car je suis fermement convaincu que, lorsque le secret
caché dans le Véda aura été entièrement
dévoilé, on sapercevra quil livre la formule
parfaite de la connaissance et de la pratique dune vie divine
auxquelles lhumanité en marche après de longs
errements dans la satisfaction de lintellect et des sens
doit inévitablement revenir. [R28]
*
Cest une superstition
de la pensée moderne qui voudrait que la marche de la connaissance
ait toujours et dans tous les domaines progressé en ligne droite
quelle ait, certes, dévié de cette ligne
à certaines périodes dobscurcissement, mais quelle
y soit toujours revenue, et, somme toute, quelle représente
en tous points une avance et nulle part un recul. Comme toutes les superstitions,
cette croyance est basée sur des observations incorrectes et
imparfaites débouchant sur une conclusion logique mais fausse...
La fausse conclusion à laquelle
nous ont amenés nos observations incorrectes, cest lidée
erronée quétant plus avancés que certains
peuples anciens dans les domaines où nous avons particulièrement
réussi, tels que les sciences physiques, il sensuit nécessairement
que nous sommes plus avancés dans les autres domaines
domaines où nous sommes encore des enfants et où nous
navons que récemment commencé à observer
et à expérimenter, tels que la science de la psychologie,
la connaissance de notre existence subjective et celle des forces mentales...
Alors que nos ancêtres croyaient que ce qui était plus
ancien pouvait dans lensemble être considéré
comme plus digne de foi car plus proche des dieux, et ce qui était
moins ancien comme moins digne de foi car plus proche de la dégénérescence
ultérieure de lhomme, nous, les modernes, croyons au contraire
que ce qui est plus ancien est toujours dans lensemble plus éloigné
de la vérité car plus proche du sauvage inculte et dénué
de curiosité, et que ce qui est plus moderne est plus vrai car
cest lopinion du citoyen lettré et instruit de Paris
ou de Berlin. Ces deux points de vue sont lun comme lautre
inacceptables. Le seul critère de vérité, cest
lexpérience et la vérification par lexpérience,
ce nest pas lancienneté, ce nest pas la modernité.
Certaines des idées des anciens ou même des sauvages, que
nous rejetons maintenant avec mépris, pourraient bien être
des vérités perdues, ou bien les formulations dexpériences
valides dont nous nous sommes détournés ou que nous avons
oubliées. Nombre des notions de nos scolastiques
modernes seront certainement dans lavenir rejetées avec
mépris comme des erreurs et des superstitions. [R29]
*
Les limites de temps
que la théorie dune progression en ligne droite à
partir dune époque primitive accorde à la croissance
dune civilisation sont encore invraisemblablement trop courtes...
Nous ne pouvons plus affirmer limpossibilité
de civilisations anciennes dont les traces ont entièrement disparu,
ni dire que préhistorique est forcément synonyme de sauvage
et de non-développé... Tout tend à prouver quil
doit exister des vestiges dautres civilisations que nous navons
pas encore découverts. Nous ne pouvons avoir épuisé
tout ce que renferme la terre. [R30]
/ [19]
*
* *
1914-1915
(Quelques « Pensées et Aphorismes
» de Sri Aurobindo.)
Que de haine et de
stupidité les hommes ont-ils réussi à emballer
décorativement et à étiqueter « Religion
» !
Les querelles entre
sectes religieuses ressemblent à la querelle des cruches dont
chacune voulait être seule à contenir le nectar dimmortalité.
Laisse-les se quereller. Limportant, pour nous, est de trouver
le nectar, en quelque pot quil soit, et dobtenir limmortalité.
Brise les moules du
passé, mais garde intacts son génie et son esprit, sinon
tu nas pas davenir.
Pour deux sortes dêtres,
il y a de lespoir : pour lhomme qui a senti le contact de
Dieu et qui a été attiré par lui, et pour le chercheur
sceptique ou lathée convaincu ; quant aux formulistes de
toutes les religions et aux perroquets de la libre pensée, ce
sont des âmes mortes qui suivent une mort quils appellent
vivre.
« Ainsi a dit
Râmakrishna » et « ainsi a dit Vivékânanda
». Oui, mais je veux savoir aussi les vérités que
lAvatâr na pas exprimées en paroles et celles
que le prophète a omises de ses enseignements. En Dieu, il y
aura toujours plus que ce que la pensée de lhomme a jamais
conçu ou que la langue de lhomme a jamais prononcé.
*
Tant que tes mains
sont libres, lutte avec tes mains, ta voix et ton cerveau et toutes
sortes darmes. Es-tu enchaîné dans les donjons de
ton ennemi et ses bâillons tont-ils réduit au silence
? Lutte avec le silence de ton âme qui peut tout assiéger
et avec la puissance de ta volonté qui porte au loin ; et si
tu meurs, lutte encore avec la force qui enveloppe le monde et qui est
venue de Dieu en toi.
Tu penses que lascète
dans sa cave ou sur le sommet de sa montagne est une pierre et un fainéant.
Quen sais-tu ? Peut-être emplit-il le monde des puissants
courants de sa volonté et le change-t-il par la pression de son
état dâme.
*
Lexistence de
la pauvreté est la preuve dune société injuste
et mal organisée, et nos charités publiques sont seulement
le premier éveil tardif dune conscience de voleur.
Légoïsme
tue lâme détruis-le. Mais prends garde que
ton altruisme ne tue pas lâme des autres.
*
La science médicale
a été une malédiction plus quune bénédiction
pour lhumanité. Certes, elle a brisé la violence
des épidémies et découvert une chirurgie merveilleuse,
mais elle a aussi affaibli la santé naturelle de lhomme
et multiplié les maladies individuelles ; elle a implanté
dans le mental et dans le corps la peur et la dépendance ; elle
a appris à notre santé à ne pas sappuyer
sur la solidité naturelle mais sur la béquille branlante
et répugnante des comprimés du règne minéral
et végétal.
Les machines sont nécessaires
à lhumanité moderne en raison de son incurable barbarie.
Si nous devons nous enfermer dans une stupéfiante multitude de
conforts et dapparats, nous devons aussi, nécessairement,
nous passer de lArt et de ses méthodes. Car, se priver
de simplicité et de liberté, cest se priver de beauté.
Le luxe de nos ancêtres était riche, voire fastueux, mais
jamais encombré.
*
Intrinsèquement
le principe de société communiste est aussi supérieur
au principe individualiste que lest la fraternité à
la jalousie et au massacre mutuel ; mais tous les systèmes pratiques
de socialisme inventés en Europe sont un joug, une tyrannie et
une prison.
Si jamais le communisme
réussit à se réinstaurer sur la terre, ce doit
être sur le fondement de la fraternité de lâme
et sur la mort de légoïsme. Une association forcée
et une camaraderie mécanique aboutiraient à un fiasco
mondial.
En Europe, la démocratie
est le gouvernement du ministre dÉtat, du député
corrompu ou du capitaliste égoïste, masqué par la
souveraineté occasionnelle dune populace irrésolue.
Il est probable que le socialisme en Europe sera le gouvernement du
fonctionnaire et de la police, masqué par la souveraineté
théorique dun État abstrait. Il est chimérique
de demander quel est le meilleur des deux systèmes ; il serait
difficile de décider lequel est le pire.
Lavantage de
la démocratie est la sécurité de la vie de lindividu,
de sa liberté et de ses biens contre les caprices dun tyran
ou dune minorité égoïste ; son mal est le déclin
de la grandeur dans lhumanité.
Cette espèce
humaine égarée rêve toujours datteindre la
perfection de son milieu par le mécanisme dun gouvernement
ou dune société ; mais cest seulement par
la perfection de lâme au-dedans que le milieu extérieur
peut atteindre à la perfection. Ce que tu es au-dedans de toi,
cela tu en jouiras dehors nul mécanisme ne peut te délivrer
de la loi de ton être.
LEurope se vante
de son organisation et de son efficacité pratiques et scientifiques.
Jattends que son organisation soit parfaite, alors un enfant la
détruira.
*
Tant quune Cause
a de son côté une seule âme dont la foi est intangible,
elle ne peut pas périr. [R31]
*
* *
29 août 1914
(Extrait dune lettre adressée à Motilal Roy, un
révolutionnaire de Chandernagore qui plus tard tentera de créer
une communauté basée sur les idéaux de Sri Aurobindo.)
Le loyalisme de Gandhi [20]
nest pas un modèle pour lInde car lInde nest
pas lAfrique du Sud, et même le loyalisme de Gandhi trouve
un correctif dans la résistance passive. Une attitude de servilité
abjecte en politique nest pas de la « diplomatie »
et nest pas de la bonne politique. Cela ne trompe ni ne désarme
ladversaire, et encourage, par contre, la mollesse, la crainte
et une duplicité obséquieuse chez le peuple assujetti.
Ce que Gandhi a tenté en Afrique du Sud, cest dobtenir
pour les Indiens la position de serfs bien traités comme
un tremplin pour arriver à quelque chose de mieux... Notre position
est différente et notre but est différent : il ne sagit
pas dobtenir quelques privilèges mais de créer une
nation dhommes prêts pour lindépendance, capables
de lobtenir et capables de la conserver.
*
* *
Août 1914
Dans la tradition établie
depuis des milliers dannées, on a toujours révéré
les Védas comme lorigine et la mesure de tout ce qui dans
les Brâhmanas et les Oupanishads, dans le Tantra et les Pourânas,
dans les doctrines des grandes écoles de philosophie et dans
lenseignement des grands saints et des grands sages, peut être
considéré comme vrai et faisant autorité. Le
nom même de « Véda » veut dire Connaissance [21]
nom qui servait à désigner la vérité spirituelle
la plus haute dont le mental humain soit capable. Mais si lon
admet les interprétations qui ont cours actuellement, que ce
soit celle de Sâyana ou la théorie moderne [des érudits
européens], toute cette réputation sublime et sacrée
est une fiction colossale. Les hymnes ne sont, en
fait, rien de plus que les inventions naïves et superstitieuses
de barbares incultes et matérialistes, intéressés
seulement par les gains et les jouissances les plus superficielles,
ignorants de toute notion morale et aspiration religieuse, hormis les
plus élémentaires. [R32]
*
* *
Septembre 1914
La philologie occidentale
a fait [du mot ârya] un terme racial, une quantité ethnologique
inconnue à laquelle diverses spéculations attribuent diverses
valeurs... Mais dans le Véda, les peuples aryens sont ceux qui
ont accepté un type particulier de développement personnel,
dentraînement intérieur et extérieur, didéalisme
et daspiration... Quiconque cherche à
se hausser de palier en palier vers les hauteurs divines, nayant
peur de rien, ne se laissant décourager par aucun délai,
aucune défaite, ne se dérobant devant aucune vastitude
parce que trop vaste pour son intelligence, aucune hauteur parce que
trop haute pour son esprit, aucune grandeur parce que trop grande pour
sa force et son courage, celui-là est lAryen, le combattant
et le vainqueur divin, lhomme noble. [R33]
*
* *
Septembre 1914 (?)
(Extrait dune lettre adressée
à Motilal Roy)
Vous devez comprendre
que ma mission nest pas de créer des monastères,
des ascètes et des sannyâsin, mais de rappeler les âmes
des forts à la Lîlâ[22]
de Krishna et de Kâlî... Chaque mouvement ascétique
depuis le Bouddha a laissé lInde plus faible, et cela pour
une raison très évidente. Cest une chose de renoncer
à la vie, cen est une autre de rendre la vie elle-même
celle de la nation, de lindividu et du monde plus
grande et plus divine. Il est impossible dimposer au pays lun
de ces idéaux sans affaiblir lautre. Il est impossible
de retirer de la vie les âmes les meilleures et, en même
temps, de laisser la vie plus forte et plus grande. Renoncer à
lego, accepter Dieu dans la vie, voilà le Yoga que jenseigne
aucun autre renoncement.
*
* *
Décembre 1914
Comme la majorité
des Indiens cultivés, avant de lire le Véda moi-même,
javais accepté passivement et sans examen les conclusions
des érudits européens, tant pour la signification religieuse
de ces anciens hymnes que pour leur signification historique et ethnique.
En conséquence, me conformant là encore à la manière
de voir ordinaire adoptée par lopinion hindoue moderne,
je regardais les Oupanishads comme la source la plus ancienne de la
pensée et de la religion indiennes, comme le vrai Véda,
le premier Livre de la Connaissance. Le Rig-Véda dans les traductions
modernes, qui étaient tout ce que je connaissais de ces Écritures
profondes, représentait pour moi un document important de notre
histoire nationale, mais il me semblait de peu de valeur ou dimportance
pour lhistoire de la pensée ou pour une expérience
spirituelle vivante...
Cest le fait de vivre dans lInde
du Sud qui dirigea mes pensées sérieusement, pour la première
fois, vers le Véda. Deux observations qui simposèrent
à moi ébranlèrent fortement la croyance dont javais
hérité en une division raciale entre Aryens du Nord et
Dravidiens du Sud. Cette distinction pour moi avait toujours reposé
sur une différence présumée entre les types physiques
de lAryen et du Dravidien et sur une incompatibilité, celle-là
mieux établie, entre les langues sanscritiques du Nord et celles
du Sud, non-sanscritiques. Javais certes entendu parler des théories
plus récentes selon lesquelles une seule race homogène,
dravidienne ou indo-afghane, habite la péninsule indienne ; mais
jusque-là je navais guère attaché dimportance
à ces spéculations. Cependant je ne pus vivre longtemps
en Inde du Sud sans être frappé par le fait que le type
du Nord ou type « aryen » se retrouvait très fréquemment
dans la race tamoule. De quelque côté que je me tourne,
non seulement chez les brâhmanes mais dans toutes les castes et
toutes les classes, il me semblait reconnaître avec une netteté
saisissante les anciens visages familiers, les traits, les silhouettes
de mes amis du Maharashtra, du Goujérat, de lHindoustan
et même, bien que cette similarité soit moins fréquente,
de ma province natale du Bengale. Limpression que cela me donnait,
cest quune armée de toutes les tribus du Nord était
descendue dans le Sud et avait submergé toutes les populations
qui avaient pu loccuper antérieurement. Il subsistait bien
une impression générale dun type du Sud, mais il
était impossible de déterminer celui-ci de façon
rigide en étudiant la physionomie des individus. Et,
en définitive, force métait de constater que, quels
que soient les mélanges qui aient pu survenir, quelles que soient
les différences régionales qui aient pu se développer,
il demeurait partout en Inde, derrière toutes les variations,
une unité dordre aussi bien physique que culturel...[23] Mais quen est-il alors de
la distinction tranchée, créée par les philologues,
entre races aryenne et dravidienne ? Elle disparaît. Si tant est
quon admette une invasion aryenne, il faudrait supposer, ou bien
quelle inonda lInde et détermina le type physique
du peuple, avec toutes les modifications éventuelles, ou bien
quil sagissait dune incursion de petites bandes qui
appartenaient à une race moins civilisée et qui se fondirent
dans la population dorigine. Il faudrait alors aussi supposer
que ces bandes pénétrèrent dans une vaste péninsule
occupée par un peuple civilisé des bâtisseurs
de grandes cités, des marchands dont le commerce sétendait
très loin , un peuple non dépourvu de culture intellectuelle
et spirituelle, et quelles furent cependant capables de lui imposer
leur propre langue, leur religion, leurs idées et leurs murs.
Pour que pareil miracle fût à la rigueur possible, il aurait
fallu que les envahisseurs aient possédé une langue supérieurement
organisée, un mental créatif plus puissant et une religion
plus dynamique dans sa forme et son esprit.
Et il restait toujours la différence
de langue pour appuyer la théorie dune rencontre entre
races. Mais là aussi mes idées préconçues
se firent bousculer et démolir. Car en examinant les vocables
de la langue tamile, [24]
si éloignés en apparence de la forme et du caractère
sanscritiques, je me trouvai néanmoins constamment amené,
par des mots ou par des familles de mots censés être du
pur tamil, à établir de nouvelles relations entre la langue
sanscrite et sa sur éloignée, le latin, ou de temps
en temps, entre le grec et le sanscrit. Parfois le vocable tamil non
seulement suggérait la connexion mais encore savérait
le chaînon manquant dans une famille de mots apparentés.
Et cest à travers cette langue dravidienne que jarrivai
pour la première fois à percevoir ce qui me semble être
maintenant la vraie loi, les vraies origines et, pour ainsi dire, lembryologie
des langues aryennes. Je neus pas le loisir de poursuivre mes
recherches assez loin pour aboutir à des conclusions définitives,
mais il me semble certain quà lorigine, la connexion
existant entre les langues dravidienne et aryenne était beaucoup
plus étroite et considérable quon ne le suppose
généralement, et on entrevoit même la possibilité
quelles aient pu être deux familles divergentes dérivées
dune unique langue primitive perdue. Si cest le cas, la
seule preuve restante dune invasion de lInde dravidienne
par des Aryens serait fournie par les indications quon peut trouver
dans les hymnes védiques.
Ce fut, par conséquent, avec un
double intérêt que jabordai le Véda, pour
la première fois dans loriginal, bien que je naie
eu aucune intention à ce moment-là dune étude
minutieuse ou sérieuse. Il ne me fallut pas longtemps pour voir
que ce qui, dans le Véda, pouvait faire penser à une division
raciale entre Aryens et Dasyus [25]
et indiquer que ces derniers étaient les Indiens indigènes,
était beaucoup plus dénué de substance que je ne
lavais imaginé. Mais, pour moi, le plus intéressant
de loin, ce fut la découverte dun ensemble considérable
de pensées et dexpériences spirituelles profondes
qui dormait là, négligé, dans ces hymnes anciens.
Et limportance de cet élément saccrut à
mes yeux lorsque je maperçus de deux choses : premièrement,
que les mantras du Véda illuminaient dune lumière
claire et précise certaines expériences spirituelles que
javais eues, et pour lesquelles je navais trouvé
aucune explication satisfaisante ni dans la psychologie européenne,
ni dans les écoles de Yoga, ni dans lenseignement du Védânta,
pour autant que je les connaisse ; et deuxièmement,
que ces mantras éclairaient certains passages ou idées
obscures des Oupanishads auxquels auparavant je ne pouvais attribuer
un sens précis, en même temps quils donnaient une
nouvelle signification à une grande partie des Pourânas.
[R34]
*
* *
1915 ?
(Extraits dune interview accordée
à un correspondant
du quotidien indien The Hindu :)
Je suis convaincu,
et convaincu depuis longtemps, quun éveil spirituel, une
nouvelle prise de conscience de lêtre véritable de
la nation, est la condition la plus importante pour notre grandeur nationale...
LInde, si elle le choisit, peut guider le monde.
... Je suis tout à fait daccord
avec vous que notre structure sociale devra sans tarder être considérablement
transformée. Notre passé, avec toutes ses imperfections
et ses défauts, doit nous être sacré ; mais les
exigences de notre avenir, avec ses possibilités immédiates,
devraient nous lêtre encore davantage. [Le correspondant note que «
Sri Aurobindo prononce ces derniers mots dun ton très solennel
» :] Plus important est que la pensée de lInde
se libère des écoles philosophiques et renouvelle son
contact avec la vie, que la vie spirituelle de lInde sorte de
la grotte et du temple et que, sadaptant à de nouvelles
formes, elle sempare du monde. Je crois aussi que lhumanité
est sur le point délargir le champ de ses possibilités
grâce à des connaissances nouvelles, des capacités
et des pouvoirs nouveaux qui amèneront une révolution
dans lexistence aussi grande que la science du XIXe siècle.
Là encore, lInde détient dans son passé,
quelque peu rouillée et inutilisée depuis longtemps, la
clé de lavenir de lhumanité.
Cest dans ces directions-là
que je suis poussé depuis un certain temps à diriger mes
énergies, et non dans les activités politiques insignifiantes
qui sont les seules ouvertes à nous pour le moment. Cest
la raison de mon retrait prolongé et de mon détachement
de laction. Je crois à la nécessité, en de
tels moments et avec de tels objectifs en vue, dune tapasyâ
[discipline] silencieuse par laquelle on se prépare, on apprend
à se connaître soi-même et on accumule la force spirituelle.
Nos ancêtres usaient de cette méthode,
quoique de façon différente. Et cest le meilleur
moyen pour devenir un instrument efficace aux heures cruciales de lhistoire
du monde. [R35]
*
(Extrait dune lettre adressée
à Motilal Roy)
Peu après les
débuts de lArya, [26]
jai reçu une lettre de certains étudiants me disant
que ce quils attendaient de moi, cétait que je «
forme des hommes ». Jai fourni ma part defforts pour
former des hommes et cest une chose qui est maintenant à
la portée de nimporte qui ; la Nature elle-même sen
charge partout dans le monde, bien quavec plus de lenteur en Inde
quailleurs. Ma tâche désormais nest pas de
former des hommes, mais bien de former lhomme divin. Ce que jenseigne
aujourdhui, cest que le monde se prépare à
un progrès nouveau, à une évolution nouvelle. La
race ou le pays, quel quil soit, qui saisira la ligne de cette
évolution nouvelle et la réalisera prendra la tête
de lhumanité.
LInde et spécialement le
Bengale ont la plus grande chance et le droit le plus certain de créer
cette race et de prendre la tête de lavenir : de faire de
la bonne manière ce que les Allemands ont voulu faire de la mauvaise.
Mais dabord, ils doivent apprendre à penser, à se
débarrasser des vieilles idées et à se tourner
résolument vers lavenir, ce quils ne peuvent faire
sils se contentent dimiter la politique européenne
ou continuent à reproduire éternellement lascétisme
bouddhique.
*
* *
Janvier 1915
La charité et
laltruisme ont souvent des motivations immédiates essentiellement
égoïstes. Ce qui les émeut, cest le malaise
du système nerveux à la vue de la souffrance, ou le plaisir
de voir les autres apprécier notre propre bonté, ou lappréciation
égoïste que nous avons de notre propre bienfaisance, ou
bien encore le besoin de nous complaire dans la pitié. Certains
philanthropes seraient fort ennuyés si nous navions plus
de pauvres, car ils nauraient alors aucune occasion dexercer
leur charité. Dailleurs, manifester
de la pitié envers des souffrances particulières et les
soulager, nest pas non plus la seule manière daider
les hommes. Il est louable de couper des branches dans larbre
de douleur dun homme, mais elles repoussent ; prêter main-forte
à cet homme pour retirer les racines de cet arbre est une façon
daider encore plus divine. [R36]
*
* *
1915
Être clair intérieurement,
entièrement vrai et franc vis-à-vis de soi-même
et vis-à-vis des autres, totalement honnête par rapport
aux conditions et aux matériaux de son travail, est un don qui
est rare dans notre humanité tordue, complexe et vacillante.
Cest lesprit de louvrier aryen et cest le secret
infaillible dun succès vigoureux. Car
la nature, si lon frappe à sa porte de façon claire,
honnête et identifiable, le reconnaît toujours et répond
avec une exactitude et une diligence correspondantes. [R37]
*
* *
(Le 29 mars 1914, Sri Aurobindo
rencontra Mirra, une Française qui était venue en Inde
pour le voir. Elle resta un an à Pondichéry, repartit
en France puis, en 1916, sembarqua pour le Japon où elle
vécut jusquà son retour à Pondichéry
le 24 avril 1920.
Pendant trente ans, celle quon appelle
« Mère » allait travailler avec Sri Aurobindo.
Ces deux passages sont tirés de
lettres que Sri Aurobindo écrivit à Mère au moment
où la Première Guerre mondiale faisait rage :)
6 mai 1915
Il
faut avoir un cur calme, une volonté établie, une
abnégation totale et les yeux constamment fixés au-delà
pour vivre sans découragement à une époque comme
celle-ci qui est vraiment une période de décomposition
universelle. [R38]
*
(Extrait dune lettre datée
du 16 septembre 1915)
Cest
un singulier état du monde, la définition même du
chaos avec la forme superficielle du vieux monde qui reste apparemment
intacte à la surface. Sagit-il dun chaos de lente
désintégration ou de quelque nouvelle naissance prochaine
? Tel est le point sur lequel la bataille est en train de se livrer
jour après jour, mais sans aucun signe encore quon approche
dune décision. [R39]
*
* *
Août 1915
Le rituel védique,
presque tombé en désuétude, a perdu son sens symbolique
profond ; les images pastorales, martiales et rurales, des premiers
poètes aryens ne parlent plus à limagination de
leurs descendants, elles leur paraissent inadéquates ou, si elles
leur semblent belles et naturelles, elles sont vidées de lancienne
signification plus profonde. Confrontés aux hymnes majestueux
de laurore antique, nous avons conscience de notre incompréhension
totale. Et nous laissons ces textes être livrés en pâture
à lingéniosité de lérudit, lequel
cherche à laveuglette des significations artificielles
parmi obscurités et absurdités, là où les
anciens baignaient leur âme dans lharmonie et la lumière...
Le sens a disparu et seule demeure lobscurité dune
forme poétique oubliée. Ainsi, quand on lit : «
Saramâ par le sentier de la Vérité découvre
les troupeaux », le langage si peu familier empêche la compréhension
et déconcerte. Il faut quon nous le traduise
dans une pensée plus claire et moins imagée : «
Lintuition par la voie de la Vérité arrive aux illuminations
cachées. » [27]Sans cette clé nous nous égarons dans
des élucubrations à propos de lAurore ou du Soleil,
ou même voyons en Saramâ, le limier du ciel, la personnification
mythologique dune ambassade préhistorique quelconque envoyée
aux nations dravidiennes en vue de récupérer le bétail
dérobé ! [R40]
*
* *
Août 1915
Cet effort prodigieux
[du matérialisme et de la civilisation occidentale] est arrivé
à son terme ; il na pas encore franchement déclaré
sa faillite mais il est en faillite. Il est en train de sombrer dans
un cataclysme aussi gigantesque et contre-nature que la tentative qui
lui avait donné naissance. Dun autre côté,
la spiritualité exagérée de leffort indien
a également fait faillite ; nous avons vu à quelle hauteur
peuvent sélever les individus par cette spiritualité,
mais nous avons vu aussi à quel niveau peut tomber une race qui,
dans son empressement à rechercher Dieu, ne tient pas compte
du dessein quIl a conçu pour lhumanité. Les
tentatives européenne et indienne étaient toutes deux
admirables, celle de lInde par sa sincérité spirituelle
absolue, celle de lEurope par son honnêteté intellectuelle
rigoureuse et son ardeur à rechercher la vérité.
Toutes deux ont accompli des miracles. Mais Dieu et
la Nature ont été finalement trop forts aussi bien pour
lentreprise titanesque de lEsprit humain que pour celle
de lintellect humain. [R41]
*
* *
1916
Dayananda [28]
affirme quil est possible de découvrir dans les hymnes
védiques les vérités de la science physique moderne...
Les anciennes civilisations possédaient, certes, des secrets
appartenant au domaine de la science ; la connaissance moderne en a
retrouvé certains, les a élargis, enrichis et précisés,
mais il y en a dautres qui, aujourdhui encore, nont
pas été retrouvés. Il ny a donc rien de fantastique
dans lidée de Dayananda que le Véda contient des
vérités dans le domaine de la science comme dans celui
de la religion. Jy ajouterai même ma propre
conviction que le Véda contient dautres vérités
se rattachant à une science que le monde moderne ne possède
nullement, et si cest le cas, alors Dayananda a plutôt minimisé
quexagéré la profondeur et la portée de la
sagesse védique. [R42]
*
* *
Mars 1916
Le
sanscrit devrait encore avoir un avenir comme langue des milieux cultivés,
et ce ne sera pas une bonne chose pour lInde le jour où
lon cessera entièrement décrire ou de parler
cette langue ancienne. [29]Mais pour survivre, il faut quelle se débarrasse
de ce style désastreux, surchargé et pédant, quelle
a adopté sur son déclin, avec ces mots composés
dune lourdeur abominable et cette érudition encombrante
et tatillonne. [R43]
*
* *
Mai 1916
La modération
humaine est dhabitude un faux semblant de sagesse, bonne surtout
à rafistoler : elle raccommode un morceau de velours neuf avec
du vieux tissu de futaine ou bien une pièce de futaine neuve
avec du vieux velours, et sextasie sur son ouvrage exécrable.
Et son avance précautionneuse implique que saccumulent
impostures, fictions et conventions mortes, jusquà ce que
le fardeau de mensonge vienne à trop peser sur la vie et quune
révolution violente soit nécessaire afin de délivrer
lâme de lhumanité des bandelettes paralysantes
du passé...
Nous devons faire face aussi bien à
loffre de mort que nous fait lavenir quà son
offre de vie, et elle ne doit pas nous alarmer car cest en mourant
constamment à nos formes et noms anciens que nous vivrons le
plus pleinement dans des formes et noms plus grands et plus neufs. Continuer
à marcher, nous le devons, car si nous ne le faisons pas, le
Temps lui-même nous poussera en avant en dépit de notre
immobilité imaginaire. Et cest le mouvement le plus lamentable
et le plus dangereux de tous. Car quy a-t-il de plus lamentable
que dêtre emportés en avant en dépit de nous-mêmes,
nous cramponnant au vieux monde qui se désintègre malgré
nos efforts, et de hurler frénétiquement en suppliant
les fantômes morts et les lambeaux du passé en cours de
dissolution de nous sauver la vie ? Et quy a-t-il de plus dangereux
que dimposer limmobilité à ce qui est, par
nature, mobile ? Cela signifie une pourriture horrible et grandissante
; cela signifie quon tente de se perpétuer dans un cadavre
putride et puant au lieu dêtre une créature énergique
qui vit et se renouvelle. Les plus grands esprits
sont donc ceux qui ne craignent pas lavenir, qui en acceptent
le défi et le pari ; ils ont cette confiance sublime en ce Dieu,
ce Pouvoir qui gouverne le monde... [R44]
*
Aide
les hommes, mais nappauvris pas leur énergie. Dirige et
instruis-les, mais aie soin de laisser intactes leur initiative et leur
originalité. Prends les autres en toi-même, mais donne-leur
en retour la pleine divinité de leur nature. Celui qui peut agir
ainsi est le guide et le gourou. [R45]
*
* *
Juillet 1916
En
Inde, linstitution de lesclavage était pratiquement
absente et la femme y jouissait tout dabord dune position
plus digne et plus libre quen Grèce et à Rome ;
mais bientôt, lesclave a été remplacé
par le prolétaire, appelé shoûdra en Inde,
et la tendance croissante à dénier au shoûdra et
à la femme les plus hauts bénéfices de la vie et
de la culture communes, a rabaissé la société indienne
au niveau de ses congénères dOccident. [R46]
*
* *
Août 1916
Si nous considérons
les débuts de la société indienne, lâge
védique lointain que nous ne comprenons plus car nous en avons
perdu la mentalité, nous observons que tout y est symbolique...
Nous pouvons prendre un autre exemple, qui nous servira mieux, celui
de linstitution védique de « lordre quaternaire
», chatourvarna, appelé à tort système
des quatre castes, car la caste est une institution conventionnelle
tandis que le varna est une institution symbolique et typale... Cette
signification symbolique du chatourvarna apparaît clairement dans
le Purusha-Sûkta [30]
du Véda, où les quatre ordres sont décrits comme
ayant jailli du corps de la Divinité créatrice : de sa
tête, de ses bras, de ses cuisses et de ses pieds. Pour nous,
cest là simplement une image poétique signifiant
que les brâhmanes étaient des hommes de connaissance ;
les kshatriya, des hommes de pouvoir ; les vaishya, des producteurs
et des supports de la société ; les shoûdra, ses
serviteurs... Nous projetons toujours notre propre mentalité
sur celle des ancêtres des temps passés ; cest pourquoi
nous ne trouvons rien en eux que des barbares doués dimagination...
Mais pour eux, le symbole du corps du Créateur
était plus quune image : il exprimait une réalité
divine. Pour eux, la société humaine avait pour tâche
dexprimer dans la vie le Purusha cosmique [31]
qui sest exprimé de façons différentes
dans lunivers matériel et dans lunivers supraphysique.
Lhomme et le cosmos étaient lun et lautre des
symboles et des expressions de la même Réalité cachée.
...
Plus tard dans lévolution
des castes, les supports extérieurs de lordre quaternaire
éthique naissance, fonction économique, rituels
et sacrements religieux, coutumes familiales ont tous commencé
à prendre une importance et des proportions énormément
exagérées dans le système. Au début, par
exemple, la naissance ne semble pas avoir joué un rôle
capital dans lordre social, car les facultés et les capacités
personnelles lemportaient ; mais, par la suite, à mesure
que le type se fixait, il est devenu nécessaire de le préserver
par léducation et la tradition, lesquelles se sont tout
naturellement fixées dans le sillon héréditaire.
Ainsi, conventionnellement, on en vint toujours à considérer
le fils dun brâhmane comme un brâhmane ; la naissance
et la profession ont donc formé la double attache des conventions
héréditaires à lépoque où elles
furent les plus solides et les plus fidèles à leur caractère
propre. Une fois cette rigidité établie, la préservation
du type éthique en soi est passée du premier au deuxième
plan, ou même tout à fait au troisième plan... Finalement,
la base économique elle-même a commencé à
se désintégrer ; la naissance et les coutumes familiales
sont devenues les rivets du système des castes pendant lâge
de fer de la vieille société, avec toutes sortes de résidus,
de déformations et dadditions de rituels nouveaux et de
signes religieux fantaisistes ou dépourvus de sens, véritables
épouvantails ou caricatures de lancien symbolisme profond.
À son apogée, la période économique du système
des castes est une véritable mascarade, avec le prêtre
et le pandit sous létiquette du brâhmane, laristocrate
et le baron féodal sous létiquette du kshatriya,
le marchand et le faiseur dargent sous celle du vaishya, le travailleur
affamé et le serf économique sous létiquette
du shoûdra. Quand la base économique
aussi sécroule, le vieux système commence à
montrer sa décrépitude malpropre et malade ; il est devenu
un mot, une carcasse vide, une imposture ; il doit être refondu
dans le creuset dune période individualiste de la société,
ou fatalement communiquer sa faiblesse et son mensonge au système
de vie qui saccroche à lui. Tel est, dans les faits, le
dernier et présent état du système des castes en
Inde. [R47]
*
* *
Octobre 1916
Les
Rishis védiques nont peut-être pas attelé
la foudre à leurs chariots, ni soupesé le soleil et les
étoiles, ni matérialisé toutes les forces destructrices
de la Nature pour en faire des agents de massacre et de domination,
mais ils ont mesuré tous les cieux et toutes les terres qui sont
en nous, ils ont sondé linconscient et le subconscient
et le supraconscient ; ils ont déchiffré lénigme
de la mort et trouvé le secret de limmortalité.
Ils ont cherché et découvert lUn, lont connu
et adoré dans toute la gloire de Sa lumière, de Sa pureté,
de Sa sagesse et de Son pouvoir. [R48]
*
* *
Le Rig-Véda
tout entier se révèle être un ensemble de doctrines
et de pratiques, ésotériques, occultes et spirituelles,
comme ont pu en donner les mystiques dautrefois dans tous les
pays, mais qui en fait ne survit pour nous que dans le Véda.
Tout cela est là délibérément caché
par un voile, mais ce voile nest pas aussi épais que nous
limaginons tout dabord ; nous navons quà
nous servir de nos yeux pour quil disparaisse ; le corps même
du Verbe, la Vérité se dresse devant nous...
Notre vie est une bataille entre les pouvoirs
de Lumière et de Vérité, les Dieux qui sont les
Immortels, et les pouvoirs de lObscurité. On donne à
ceux-ci différents noms, tels que Vrita et Vritas, Vala et les
Panis, les Dasyus et leurs rois. Il nous faut appeler
les Dieux à laide pour détruire lopposition
de ces pouvoirs de lObscurité qui nous cachent la Lumière [32]
ou nous la dérobent, qui obstruent les flots de la Vérité,
ritasya dhârâh, les flots du Ciel, et qui entravent
de toutes les manières possibles lascension de lâme.
Nous devons invoquer les Dieux par le sacrifice intérieur, et
par le Verbe les appeler en nous ; tel est précisément
le pouvoir du Mantra... On donne ce quon est et ce quon
possède afin que les richesses de la Vérité et
de la Lumière divines puissent descendre dans notre vie et devenir
les éléments de notre naissance intérieure à
la Vérité... Enfin sommet de lenseignement
védique vient le secret de la Réalité une,
ékam sat ou tad ékam, qui deviendra la parole
centrale des Oupanishads. Les Dieux, les pouvoirs
de Lumière et de Vérité, sont des pouvoirs et des
noms de lUn, chaque Dieu est lui-même tous les Dieux ou
les porte en lui ; il y a la vérité unique, tat satyam,
et la béatitude unique, et nous devons nous élever jusquà
elles. [R49]
*
* *
Décembre 1916
Une chose est certaine,
cest que non seulement il nest pas ici-bas de construction
sans destruction, pas dharmonie sinon par un équilibre
de forces opposées gagné sur de multiples discordes réelles
et potentielles, mais encore quaucune vie ne peut se maintenir
sans constamment se nourrir et dévorer dautres vies. Notre
vie corporelle elle-même est mort et renaissance constantes, notre
corps une cité assiégée, attaquée par des
forces offensives, protégée par des forces défensives,
dont la fonction à toutes est de sentre-dévorer... Il est bon quon
nous rappelle cette Vérité ; premièrement parce
que de la voir a sur toute âme forte un effet tonique qui nous
sauve de la mollesse et du relâchement auxquels nous encouragent
une philosophie trop suave et un sentimentalisme religieux ou éthique,
celui-là même qui aime à se représenter la
Nature comme lamour, la vie, la beauté, le bien, mais qui
se détourne de son sinistre masque de mort, qui adore Dieu sous
laspect de Shiva mais refuse de ladorer sous celui de Roudra ; [33]
deuxièmement, parce quà moins davoir lhonnêteté
et le courage de regarder lexistence en face, nous narriverons
jamais à trouver une solution effective à ses discordes
et ses oppositions. Nous devons dabord bien voir ce quest
la vie, ce quest le monde : nous pourrons dautant mieux
après cela nous mettre à rechercher le meilleur moyen
de les transformer en ce quils devraient être. Si cet aspect
repoussant de lexistence recèle quelque secret de lharmonie
finale, alors, en refusant de le voir ou en le minimisant nous risquons
de laisser échapper ce secret, et tous nos efforts pour trouver
une solution échoueront car, en nous apitoyant sur nous-mêmes,
nous aurons refusé de voir les vrais éléments du
problème.
La guerre et la destruction sont un principe
universel qui gouverne non seulement notre vie purement matérielle
ici-bas, mais même notre existence mentale et morale. Il est évident,
pratiquement, que dans sa vie intellectuelle, sociale, politique et
morale, lhomme ne peut faire un pas en avant sans une bataille
; une bataille entre ce qui existe et qui vit, et ce qui cherche à
exister et à vivre, et entre tout ce qui se trouve derrière
lun et lautre. Il est impossible, du moins
en létat actuel de lhumanité et des choses,
davancer, de grandir, de saccomplir et, en même temps,
dobserver réellement et absolument le principe de non-violence
que lon nous propose comme la règle de conduite la meilleure
et la plus haute. [34]
Nous emploierons seulement la force dâme et ne détruirons
jamais par la guerre, ni même par la violence physique pour nous
défendre ? Très bien, mais en attendant que la force dâme
soit efficace, la force asourique [démoniaque] dans les hommes
et les nations, écrase, démolit, massacre, brûle
et pollue comme nous le voyons aujourdhui ; elle pourra le faire
alors tout à son aise et sans obstruction, et vous aurez peut-être
causé la destruction dautant de vies par votre abstention
que dautres par leur violence... Le mal ne peut périr sans
entraîner la destruction de bien des choses qui vivent par le
mal...
Il ne suffit pas davoir les mains
propres et lâme sans tache pour que la loi de la bataille
et de la destruction disparaisse du monde ; il faut dabord que
leur racine disparaisse de lhumanité. Limmobilité
et linertie qui refusent de se servir de tout moyen de résistance
au mal ou qui sont incapables de sen servir, nabrogeront
pas la loi non plus, et encore moins. En vérité, linertie
fait beaucoup plus de mal que le principe dynamique de la lutte qui,
au moins, crée plus quil ne détruit. Par conséquent,
si lon regarde le problème de laction individuelle,
sabstenir de la lutte sous sa forme physique la plus visible et
de la destruction qui laccompagne inévitablement, nous
donne peut-être une satisfaction morale, mais laisse inaboli le
Destructeur des créatures.
...
Il ny a que peu de religions qui ont
eu le courage de déclarer sans réserve, comme la
fait la religion indienne, que cette énigmatique Puissance qui
gouverne le monde est une seule Divinité, une seule Trinité,
le courage de présenter limage de la Force qui agit dans
le monde sous les traits non seulement de la bienfaisante Dourgâ,
mais aussi de la terrible Kâlî exécutant sa danse
sanguinaire de destruction, et de dire : « Cela aussi, cest
la Mère ; cela aussi, sache que cest Dieu ; cela aussi,
si tu en as la force, adore-le. » Et il est
significatif que la religion qui a eu cette honnêteté inflexible
et ce formidable courage ait réussi à créer une
spiritualité profonde et vaste qui na aucun équivalent.
Car la vérité est le fondement de la véritable
spiritualité et le courage en est lâme. [R50]
*
* *
Janvier 1917
Lidéal
de paix universelle et de bonne volonté entre les hommes
car sans bonne volonté réciproque, entière et universelle,
il ne peut y avoir de paix réelle et durable na
jamais réussi, fût-ce pour un instant, à se saisir
de la vie humaine au cours du cycle historique de notre progrès,
car moralement, socialement, spirituellement, le genre humain nétait
pas prêt, et léquilibre de la Nature dans son mouvement
évolutif ne pouvait admettre une préparation si subite
pour une pareille transcendance. Même maintenant, nous navons
pas vraiment été plus loin que denvisager un système
daccommodement entre des intérêts opposés
susceptible de minimiser le retour périodique des pires formes
de conflit. Et pour arriver à ce glorieux résultat,
la méthode, la démarche que lhumanité sest
vue contrainte par sa propre nature dadopter, cest un massacre
monstrueux et général sans exemple dans lhistoire ; [35]
une guerre universelle pleine de fiel et de haine implacable, voilà
ce que lhomme moderne a trouvé comme chemin le plus court
et comme moyen le plus triomphal pour arriver à établir
la paix universelle !... Un jour peut-être,
un jour sûrement, dirons-nous plutôt, lhumanité
sera prête, spirituellement, moralement, socialement, pour le
règne de la paix universelle ; en attendant, toute philosophie
et religion pratique se doit daccepter et dexpliquer cet
aspect de la vie quest la bataille de même que la nature
et la fonction de lhomme en tant que guerrier. [R51]
*
* *
Février 1917
Il est dit expressément
dans la Guîtâ quArjuna [en refusant de se battre contre
ses ennemis] succombe à une faiblesse indigne dun héros
car il se laisse envahir par la pitié, kripayâvishtham.
Ne sagit-il donc pas dune faiblesse divine ? La pitié
nest-elle pas une émotion divine quon ne devrait
pas décourager [ainsi que le fait Krishna] en la blâmant
sévèrement ? Ou alors sommes-nous tout simplement en présence
dun culte de guerre et daction héroïque, dune
doctrine nietzschéenne de pouvoir et de force élitiste,
dune dureté hébraïque ou teutonique qui tient
la pitié pour une faiblesse et fait penser à ce héros
norvégien qui remerciait Dieu de lui avoir donné un cur
dur ? Mais lenseignement de la Guîtâ a sa source dans
une croyance indienne, et pour lesprit indien la compassion a
toujours figuré parmi les éléments de la nature
divine comme un des plus importants...
Cette compassion, cest celle du
guerrier aryen, âme de la chevalerie, qui nécraserait
pas un roseau meurtri mais qui aide et protège le faible, lopprimé,
le blessé et lhomme à terre. Mais
cest aussi la compassion divine qui abat le tyran puissant et
loppresseur sûr de lui, non pas par colère et avec
haine car ce ne sont pas de hautes qualités divines et
le courroux de Dieu contre le pécheur, la haine de Dieu pour
le méchant, tout comme les supplices éternels dans les
Enfers, ne sont que des fables inventées par des croyances à
demi-éclairées mais, comme la bien vu lancienne
spiritualité indienne, avec autant damour et de compassion
pour ce puissant Titan égaré par sa force et mis à
mort pour ses crimes que pour le malheureux et lopprimé
quil faut sauver de sa violence et de son injustice. [R52]