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IV1929 1938Lettres
Lhomme est un
être de transition ; il nest pas le stade ultime... * Le monde nest ni une création de Mâyâ [illusion], ni un jeu, lîlâ, du Divin, ni encore un cycle de naissances dans lignorance, auquel il nous faut échapper ; cest un champ de manifestation où a lieu une évolution progressive de lâme et de la nature dans la Matière, et, à partir de la Matière, à travers la Vie et le Mental, vers ce qui est au-delà du Mental, jusquà ce quelles atteignent la révélation complète du Sachchidânanda [2] dans la vie. Cest cela qui est la base du yoga [de Sri Aurobindo] et cest ce qui donne un sens nouveau à la vie. [R86] * 23 octobre 1929
Vous dites que vous
ne demandez que la Vérité et pourtant vous parlez comme
un fanatique étroit et ignorant qui refuse de croire à
autre chose que la religion dans laquelle il est né. Tout fanatisme
est une fausseté, parce quil contredit la nature même
de Dieu et de la Vérité. On ne peut enfermer la Vérité
dans un seul livre, Bible, Véda ou Coran, ni dans une seule religion.
LÊtre Divin est éternel et universel et infini ;
il ne peut être la seule propriété des musulmans
ni des seules religions sémitiques celles qui se trouvent
descendre de la lignée biblique et avoir pour fondateurs des
prophètes juifs ou arabes. Les hindous, les confucianistes, les
taoïstes et tous les autres ont tout autant le droit dentrer
en relation avec Dieu et de trouver la Vérité à
leur manière. Toutes les religions contiennent une part de vérité
mais aucune ne détient la vérité totale ; toutes
sont des créations du temps et finissent par décliner
et périr. Mahomet lui-même na jamais prétendu
que le Coran fût le dernier message de Dieu et quil ny
en aurait plus dautre. Dieu et la Vérité survivent
aux religions et se manifestent à nouveau de la manière
et avec la forme que choisit la Sagesse Divine. Vous ne pouvez pas enfermer
Dieu dans les limites de votre cerveau borné, ni dicter à
la Puissance Divine et à la Conscience Divine où, comment
et à travers qui elles devront se manifester ; vous ne pouvez
dresser vos barrières de nain contre la Toute-Puissance divine.
Ce sont, une fois encore, de simples vérités, que lon
est en train de reconnaître partout dans le monde ; seuls les
esprits enfantins ou ceux qui végètent dans les formules
du passé refusent de les admettre. * 14 janvier 1932 Les traditions du passé
sont très grandes à leur place, dans le passé,
mais je ne vois pas pourquoi on devrait se borner à les répéter
sans aller plus loin. Dans le développement spirituel de la Conscience
sur la terre, un grand passé devrait être suivi dun
avenir encore plus grand. * 31 juillet 1932 (Tiré dune lettre inédite.) Quant à Gandhi, pourquoi allez-vous imaginer que jai une si grande tendresse pour la foi du Mahatma ? Je nappelle pas cela de la foi mais une croyance mentale rigide, et ce quil appelle force dâme nest quune forte volonté vitale qui a pris une allure religieuse. Cela, bien sûr, peut être une force daction considérable ; malheureusement, Gandhi gâche tout par son ambition dêtre un homme de raison, alors quen fait il na pas en lui la moindre raison, na jamais été raisonnable à aucun moment dans sa vie et, jimagine, ne le sera jamais. Ce quil a, en lieu et place de raison, cest un genre remarquable de logique involontairement sophistique. Et le résultat de cette raison, de cette logique étonnamment précise dans son manque de fiabilité, cest que personne nest vraiment sûr, et lui non plus, je pense, même de son action suivante. [3] Il na pas seulement deux opinions mais trois ou quatre, et tout dépend de celle qui se trouvera prédominer à un moment donné et de la façon dont elle se combinera avec les autres. Il ny aurait pas de mal à cela, au contraire, tout cela pourrait être un avantage sil y avait une Lumière centrale quelque part qui choisissait pour lui et formait la décision en fonction des besoins de laction. Lui, pense quil y en a une et lappelle Dieu mais il ma toujours paru que cest son propre mental qui décide et qui, le plus souvent, décide mal. De toutes façons, je narrive pas à imaginer Lénine ou Mustapha Kemal ne sachant pas ce quils pensent et agissant de cette manière même leurs retraites stratégiques étaient des étapes en vue dune fin clairement conçue et clairement exécutée. Quoi quil en soit, chez Gandhi, tout est action du mental et force vitale. Pourquoi devrait-on le citer comme un exemple de la défaite du Divin ou de la défaite dun Pouvoir spirituel ? [4] Je reconnais tout à fait quil y a eu, derrière Gandhi, quelque chose de plus grand que lui, et vous pouvez appeler cela le Divin ou une Force Cosmique qui sest servie de lui, mais dans ce cas, ce quelque chose se trouve derrière chacun de ceux qui sont utilisés comme des instruments à des fins mondiales derrière Kemal et Lénine aussi ; cela ne se rapporte donc pas à la question. * 30 août 1932 La Mère et moi-même ne nous fondons pas sur la foi seule, mais sur un vaste terrain de connaissances que nous avons développées et mises à lépreuve toute notre vie. Je pense que je puis dire que jai expérimenté jour et nuit pendant des années et des années, plus scrupuleusement quun savant ne vérifie sa théorie ou sa méthode sur le plan physique. Cest pourquoi laspect que présente le monde autour de moi ne malarme pas, et la furie des forces adverses, dont la rage augmente au fur à mesure que la Lumière se rapproche du champ de la terre et de la Matière, même si elle parvient souvent à ses fins, ne me déconcerte pas. [R89] * Mai 1933 Mais dans quelle confusion éperdue aussi bien dans la pensée que dans le domaine de la vie pratique sest mis lintellect de lhomme aujourdhui ! Un bébé qui pleure la nuit quand il nest pas occupé à frapper dautres bébés au ventre pour faire venir l« âge dor ». (Je veux parler de bébés comme Hitler, Mussolini et compagnie.) [R90] * 10 août 1933
Même si tout était dévasté, je regarderais au-delà de la dévastation vers la création nouvelle. Quant à ce qui se passe dans le monde, cela ne me perturbe pas, car jai toujours su que les choses se passeraient de cette façon ; et en ce qui concerne les espoirs des idéalistes intellectuels, je ne les ai pas partagés, donc je ne suis pas déçu. [R91] * 14 janvier 1934 Le but du yoga que je pratique est de manifester, datteindre ou dincarner sur terre une conscience supérieure, et non pas de séchapper de cette terre vers un monde au-dessus ou dans quelque Absolu suprême. Les anciens yogas (pas exactement tous) penchaient de lautre côté mais cétait, je crois, parce quils trouvaient la terre, telle quelle est, un endroit assez impossible pour un être spirituel, et la résistance au changement trop obstinée pour quon puisse la supporter... Mais la proposition fondamentale sur cette question fut énoncée de façon très catégorique dans les Oupanishads, qui allèrent jusquà affirmer que la terre est le fondement, [5] que tous les mondes sont sur la terre, et que dimaginer une différence marquée et irréconciliable entre les deux est de lignorance : cest ici, et non ailleurs, et non en fuyant vers quelque autre monde, que doit avoir lieu la réalisation divine. [R92] * 24 mars 1934 Tagore, évidemment, appartenait à un âge qui avait foi en ses idées et dont les négations même étaient des affirmations créatrices... Maintenant tout cet idéalisme a été mis en pièces par le formidable événement adverse, et chacun est occupé à dénoncer ses faiblesses mais personne ne sait quoi mettre à la place. Un mélange de scepticisme et de slogans, « Heil Hitler » et le salut fasciste, le Plan quinquennal et le martelage de tous en une seule masse amorphe, dun côté un reniement désabusé de tous les idéaux, et de lautre, un plongeon aveugle dans le marécage, « fermons tous les yeux et allons-y ! » en espérant y trouver quelque point dappui solide rien de tout cela ne nous mènera bien loin. Et quy a-t-il dautre ? Tant quon ne découvre pas de nouvelles valeurs spirituelles, aucune grande création durable nest possible. [R93] * Sans date (1934) Quant à la question hindou-musulmane, je ne vois pas en vertu de quoi on devrait jeter au panier la grandeur du passé de lInde ou sa spiritualité pour se concilier les musulmans, quune telle politique ne concilierait nullement. Ce qui a provoqué la rupture entre les hindous et les musulmans, ce nest pas le Swadéshi ; cest le fait que le Congrès ait accepté le principe de division religieuse (cest là où Tilak sest grossièrement fourvoyé), et, ensuite, que le mouvement du Khilafat ait tenté, sur des bases fausses, de se concilier les musulmans et de les faire participer. Le principe de séparation religieuse, une fois reconnu à Lucknow, a fait deux, à titre définitif, une entité politique séparée en Inde, ce qui naurait jamais dû arriver ; laffaire du Khilafat a fait de cette entité politique séparée un pouvoir politique, à la fois séparé et organisé. [R94] / [6] * 2 octobre 1934 Je me soucie comme dune guigne davoir mon nom gravé dans vos fichus endroits. Je nai jamais cherché la célébrité, même dans la vie politique ; je préférais rester dans les coulisses, pousser les gens sans quils le sachent et que le travail soit fait. Cest ce maudit gouvernement britannique qui a tout gâté en me poursuivant en justice, me forçant à devenir un « leader » connu du public. Et encore une fois, je ne crois pas en la publicité, sauf pour les livres, ni en la propagande, sauf pour la politique et les produits pharmaceutiques. Mais pour le travail sérieux, cest un poison. Cela signifie un coup de publicité ou la célébrité ; or, les célébrités ou les coups publicitaires épuisent ce quils portent sur la crête de leur vague et labandonnent, sans vie, brisé sur les rivages de nulle part. Ou cela veut dire un « mouvement ». Un mouvement, dans le cas dun travail comme le mien, signifie la fondation dune école ou dune secte, ou quelque autre damné non-sens. Cela veut dire des centaines ou des milliers de gens inutiles qui viennent se mettre de la partie et corrompre le travail ou le réduire à une farce pompeuse doù la Vérité qui commençait à descendre se retire dans le secret et le silence. Cest ce qui est arrivé aux « religions » et cest la raison de leur faillite. Si je tolère quelques écrits à mon propos, cest seulement pour quil y ait un contrepoids dans ce chaos amorphe quest le mental du public, afin de contrebalancer lhostilité que ne manque jamais de susciter, dans ce monde dignorance, la présence dune nouvelle Vérité dynamique. Mais son utilité sarrête là, et trop de publicité irait à lencontre du but. Je suis parfaitement « rationnel », je vous assure, dans mes méthodes, et ce nest pas une aversion personnelle pour la publicité qui me fait agir. Si la publicité est au service de la Vérité, et dans la mesure où elle lest, je suis tout à fait prêt à la tolérer ; mais je ne trouve pas la publicité en elle-même désirable. [R95] * Sans date Ce nest pas par
ces moyens [humanisme moderne, humanitarisme, idéalisme, etc.]
que lhumanité peut arriver à ce changement radical
dans ses façons de vivre, qui pourtant devient impératif,
mais seulement en allant prendre appui sur ce roc de Réalité,
derrière cela ne se fera pas avec de simples idées
et de simples formations mentales, mais par un changement de conscience,
une conversion intérieure ou spirituelle. Toutefois, ceci est
une vérité quil serait difficile de faire entendre
au milieu du vacarme actuel, vacarme de revendications de toutes sortes
qui sélèvent de tous côtés, de confusion
et de catastrophe. * Je trouve difficile de prendre ces psychanalystes au sérieux lorsquils tentent de scruter lexpérience spirituelle à la lueur vacillante de leur lampe de poche encore quon le devrait peut-être, car la demi-connaissance est chose puissante et elle peut être un grand obstacle à lémergence de la vraie Vérité. Cette nouvelle psychologie me fait leffet denfants qui apprennent quelque alphabet sommaire et pas très adéquat, exultant de pouvoir ânonner le b-a-ba de leur subconscient et du mystérieux surmoi souterrain, et simaginant que leur premier manuel dobscurs rudiments (c-h-a-t = chat, a-r-b-r-e = arbre) est le cur même de la vraie connaissance. Ils regardent de bas en haut et expliquent les lumières supérieures par les obscurités inférieures ; mais le fondement des choses est en haut et non en bas, upari budhna éshâm [Rig-Véda, 1.24.7]. Cest le supraconscient et non le subconscient qui est le vrai fondement des choses. Ce nest pas en analysant les secrets de la boue où il pousse quon explique le lotus ; son secret se trouve dans larchétype céleste du lotus qui fleurit à jamais dans la Lumière den haut. De plus, le domaine que ces psychologues se sont choisi est maigre, obscur et limité ; il faut connaître le tout avant de pouvoir connaître la partie, et ce qui est tout en haut avant de comprendre vraiment ce qui est tout en bas. Telle est la promesse dune psychologie plus large qui attend son heure, et devant laquelle ces pauvres tâtonnements sévanouiront comme rien. [R97] * Un gaspillage absurde,
un gâchis inconsidéré des objets matériels
en un rien de temps, désordre et laisser-aller, une mauvaise
utilisation des services et du matériel due, soit à lavidité
du vital, soit à une inertie tamasique, toutes ces choses sont
fatales pour la prospérité et tendent à faire fuir
ou à décourager le Pouvoir de Richesse. Elles sévissent
depuis longtemps dans la société, et si cela continue,
une augmentation de nos moyens pourrait bien se traduire par une augmentation
proportionnelle du gaspillage et du désordre, ce qui annulerait
lavantage matériel. Aucun développement sain ne
pourra avoir lieu si lon ne remédie pas à cela. * Il y a une conscience dans les choses, une vie, qui nest pas la vie et la conscience humaines et animales que nous connaissons, mais qui est néanmoins secrète et réelle. Cest pourquoi nous devons respecter les choses matérielles et les utiliser correctement, et non en faire mauvais usage, les gaspiller, les maltraiter ou les manier avec une brutalité négligente. Ce sentiment que tout est conscience, tout est vivant, nous commençons à lavoir quand notre propre conscience physique et pas seulement le mental séveille de son obscurité et devient conscient de lUn en toute chose, du Divin partout. [R99] * 25 décembre 1934 Quant à savoir si le Divin veut sérieusement que quelque chose se passe, je crois que cest Son intention. Je sais de certitude absolue que le supramental est une vérité et que son avènement est inévitable de par la nature même des choses. La question est de savoir quand et comment. Cela aussi est décidé et prédestiné quelque part là-haut ; mais cest en train de se jouer ici dans la bataille, au milieu du choc plutôt sinistre des forces en conflit. Car dans le monde terrestre, le résultat prédéterminé est caché, et ce que nous voyons nest quun tourbillon de possibilités et de forces qui tentent daccomplir quelque chose, tandis que la destinée de lensemble est dissimulée au regard de lhomme. Il est toutefois certain que nombre dâmes ont été envoyées ici afin de veiller à ce que cela soit maintenant. Voilà la situation. Ma foi et ma volonté sont pour le maintenant. [R100] * 25 janvier 1935 Je sais que les Russes expliquent les récentes tendances au mysticisme et à la spiritualité comme un phénomène de la société capitaliste en décadence. Mais interpréter tous les phénomènes de lhistoire humaine par des causes économiques, conscientes ou inconscientes, fait partie de lévangile bolchevique né des sophismes de Karl Marx. La nature humaine nest pas si simple que cela et elle a plus dune corde ; elle a de nombreuses lignes et chaque ligne crée un besoin dans notre vie. La ligne spirituelle ou mystique est lune de ces lignes et elle tente de se satisfaire de diverses manières : par des superstitions de toutes sortes, par une religiosité ignorante, par le spiritisme, le démonisme, et que sais-je ; dans les parties plus éclairées de lêtre humain, par des philosophies spirituelles, par un occultisme supérieur, etc. ; à son sommet, par lunion avec le Tout, lÉternel ou le Divin... Linsatisfaction des idéaux du passé ou du présent avec toutes leurs solutions mentales, vitales ou matérielles du problème de la vie, sest accrue chez les esprits plus profonds, ne laissant plus que le chemin spirituel. Il est vrai que la pensée européenne a peu de lumières sur ces questions et quelle joue avec les feux follets du vital tels que le spiritisme ou la théosophie, à moins quelle ne retombe dans la vieille religiosité, mais les esprits plus profonds dont je parle, dépassent cela ou passent à travers cela, en quête dune Lumière plus grande. [R101] * 10 février 1935 Ce nest pas dans un but de grandeur personnelle que je cherche à faire descendre le Supramental. Grandeur ou petitesse au sens humain mimportent peu. Je cherche à faire entrer un principe de Vérité intérieure, de Lumière, dHarmonie, de Paix intérieures, dans la conscience de la terre. Je le vois au-dessus et je sais ce quil est je le sens qui, den haut, ne cesse de répandre sa lumière sur ma conscience ; et ce que je cherche à rendre possible, cest quil se saisisse de lêtre entier et le pénètre du pouvoir qui est le sien, au lieu que la nature de lhomme continue moitié dans la lumière, moitié dans les ténèbres. Je crois que la descente de cette Vérité, ouvrant la voie à un développement de la conscience divine ici-bas, est le sens ultime de lévolution terrestre. [R102] * 8 août 1935 Du point de vue spirituel, des phénomènes aussi temporaires que la tendance des hindous cultivés à se tourner vers le matérialisme, sont de peu dimportance. Il y a toujours eu des périodes où lesprit des nations, des continents ou des cultures se tournait vers le matérialisme et se détournait de toute croyance spirituelle... Ces vagues correspondent à une certaine nécessité du développement humain, celle de détruire lesclavage des formes anciennes et laisser le champ libre à la vérité nouvelle et aux nouvelles formes de vérité et daction, aussi bien dans la vie que pour ce qui est derrière la vie. [R103] * 18 août 1935 Je regarde lhistoire spirituelle de lhumanité, et spécialement celle de lInde, comme le développement constant dun dessein divin, et non comme un livre fermé dont il faut éternellement répéter les paroles... Même les Oupanishads et la Guîtâ nétaient pas un point final, encore que tout sy trouve peut-être en germe... Jajoute quil est loin de mes intentions de propager une religion quelconque, nouvelle ou ancienne, pour lavenir de lhumanité. Une voie à ouvrir qui est encore bloquée, et non une religion à fonder, telle est ma conception des choses. [R104] * Sans date La raison humaine est un instrument très commode et très complaisant ; elle fonctionne uniquement à lintérieur dun cercle délimité par lintérêt, la partialité et les préjugés. Les politiciens raisonnent de façon fausse ou insincère et ont le pouvoir dimposer lapplication de leur raisonnement, si bien quils font un gâchis des affaires mondiales ; les intellectuels, eux, raisonnent et démontrent ce que le mental leur démontre, ce qui est loin dêtre toujours la vérité car cest généralement dicté par des préférences intellectuelles et un point de vue mental inné ou inculqué par léducation ; mais même quand ils voient la vérité, ils nont pas le pouvoir de limposer. Ainsi va le monde entre pouvoir aveugle et vision impuissante, accomplissant sa destinée à travers un fouillis mental. [R105] * Les guerres et les conquêtes font partie de léconomie de la Nature vitale, cela ne sert à rien de reprocher à tel ou tel peuple de sy livrer tous ceux qui en ont le pouvoir et loccasion le font. La Chine, qui maintenant se plaint, [7] était elle-même un pays impérialiste et colonisateur pendant tous les siècles où le Japon se tenait scrupuleusement à lintérieur de ses frontières... Si ce nétait pas rentable, je suppose que personne ne le ferait. LAngleterre sest enrichie en pillant les richesses de lInde. La France dépend pour bien des choses de ses colonies africaines. Le Japon a besoin dun débouché pour sa surpopulation, et de marchés économiques sûrs à proximité. Chacun est poussé par des forces qui se servent de lesprit des gouvernants et de celui des peuples pour parvenir à leurs fins à moins que la nature de lhomme ne change, tous les sermons du monde ny feront rien. [R106] * 10 septembre 1935 Il ny a pas de
rapport entre la vérité et la connaissance spirituelles
dans lesquelles je vis, et les idéaux et la façon de vivre
du Mahatma Gandhi. Sil y en avait un, alors il faudrait que je
vive comme lui car vous nimaginez pas, jespère,
que ma vérité et ma connaissance nappartiennent
quau mental et ne sont pas destinées à se manifester
pratiquement dans la vie ! Jai toujours écrit que mon Yoga
avait pour but la manifestation dun nouveau principe de vie, et
que les uvres sont une part essentielle de ce Yoga. Si
cette manifestation était déjà là, il ny
aurait aucune nécessité que je fasse descendre dans la
vie ce nouveau principe spirituel. La vie du Mahatma Gandhi exprime
les idées quil se fait de la vraie vérité
et de la vraie connaissance. Ces idées ne sont pas les miennes. [8] * 16 septembre 1935
Cest tout à fait réglé. Il reste seulement à élaborer la chose. La question, cest de savoir ce que lInde va faire avec son indépendance. Le genre de choses dont vous parlez ? Du bolchevisme ? Un Gounda-Râj ? [9] Les choses ne présagent rien de bon. [R108] * 8 octobre 1935 Sil est si choquant de dépasser les expériences des voyants ou des sages du passé, alors chaque nouveau voyant, chaque nouveau sage à son tour a fait cette chose choquante le Bouddha, Shankara, Chaitanya, etc., tous ont commis cette mauvaise action... Vraiment, cette vénération scandalisée du passé est une chose merveilleuse et terrible ! Après tout, le Divin est infini et il est permis de penser que le déroulement de la Vérité soit un processus infini, ou du moins, si cela ne va pas tout à fait jusque-là, quil y ait encore place pour de nouvelles découvertes et de nouvelles formulations, peut-être même de nouvelles réalisations ; ce nest pas une noix qui aurait été cassée et dont le contenu aurait été épuisé une fois pour toutes par le premier voyant ou le premier sage, tandis que les autres doivent religieusement casser la même noix à perpétuité, chacun tremblant de peur à lidée de faire mentir les voyants et les sages « du passé ». [R109] * 17 octobre 1935 Dailleurs, il ny a rien de noble dans le fanatisme il ny a dans ses mobiles aucune noblesse, même sil peut y avoir à sa place un enthousiasme féroce. Le fanatisme religieux est quelque chose de vulgaire et dignorant au point de vue psychologique et dans son action, il est dhabitude violent, cruel et vil. Autre chose est la ferveur religieuse comme celle du martyr, qui ne sacrifie que lui-même. [R110] * 19 octobre 1935
Si cette déclaration veut dire que la forme dune religion est quelque chose de permanent et dinchangeable, alors elle nest pas acceptable. Mais si la religion, ici, signifie la façon quon a de communier avec le Divin, alors il est vrai que cest quelque chose qui appartient à lêtre intérieur et on ne peut pas en changer comme on change de maison ou de manteau, pour quelque avantage personnel, social ou matériel. Si un changement doit se faire, cela ne peut être que pour un motif spirituel intérieur, à cause dun développement du dedans. Personne ne peut être enchaîné à une forme quelconque de religion, à une croyance ou à un système particuliers, mais si quelquun échange celle quil a acceptée contre une autre pour des raisons extérieures, cela veut dire quil na aucune religion en lui et que son ancienne religion comme sa nouvelle ne sont toutes les deux que des formules vides. Au fond, cest là, je suppose, où cette déclaration veut en venir. Les motifs invoqués pour recommander le changement, auquel le Mahatma objecte ici, ne sont pas une préférence pour une autre approche de la Vérité, ni un désir dexpression spirituelle intérieure ; lobjectif proposé [par B. R. Ambédkar] est un relèvement du statut social et de la considération sociale, et il ny a là pas plus de motif spirituel que dans une conversion faite à des fins financières ou matrimoniales. Si un homme na pas de religion en lui, il peut changer de profession religieuse pour nimporte quelle raison ; sil en a une, il ne le peut pas ; il ne peut en changer quen réponse à un besoin spirituel intérieur. Si un homme a de la dévotion pour le Divin sous laspect de Krishna, il peut difficilement dire : « Je vais troquer Krishna contre le Christ afin de devenir respectable socialement. » [R111] * 17 mai 1936 Il ny a aucune nécessité à révéler ses plans et ses mouvements à ceux qui nont pas à les connaître, qui sont incapables de comprendre, ou dont la mise au courant aurait pour effet quils agiraient en ennemis ou feraient tout rater... Aucune loi morale ou spirituelle ne nous ordonne de nous découvrir aux yeux du monde ou douvrir nos curs et nos cerveaux à linspection publique. Gandhi a parlé du secret comme dun péché, mais cest là une de ses nombreuses extravagances. [R112] * 13 septembre 1936 Il est certain que la haine et les imprécations ne sont pas lattitude correcte. Il est vrai aussi que de poser sur toute chose et toute personne un regard calme et clair, dêtre détaché et impartial dans ses jugements est une attitude yoguique tout à fait correcte. On peut établir un état de samatâ [équanimité] parfaite dans lequel on voit tout dun il égal, amis et ennemis inclus, et lon nest pas troublé par les actions des hommes ou par les événements. Reste à savoir si cest tout ce qui nous est demandé. Si cest le cas, alors lattitude générale sera celle dune indifférence neutre vis-à-vis de tout. Mais la Guîtâ, qui insiste fortement sur une samatâ parfaite et absolue, dit ensuite : « Combats, détruis ladversaire, conquiers. » Sil ne nous est demandé aucune action générale daucune sorte, aucune loyauté envers la Vérité plutôt quenvers le Mensonge, sauf pour notre propre sâdhanâ, aucune volonté que la Vérité triomphe, alors la samatâ de lindifférence suffira. Mais il y a un travail à faire ici, une Vérité à établir contre laquelle dimmenses forces sont déployées, des forces invisibles qui savent faire des choses, des personnes et des actions visibles leurs instruments. Si lon fait partie de ceux qui recherchent cette Vérité, si lon est un de ses disciples, alors on doit prendre parti pour la Vérité, affronter les forces qui lattaquent et essaient de létouffer. Arjuna voulait ne soutenir aucun des deux camps, il refusait tout acte dhostilité même contre des agresseurs ; Sri Krishna, qui pourtant insistait tant sur la samatâ, lui reprocha fortement cette attitude et insista avec autant de force pour quil combatte ladversaire. « Aie la samatâ, dit-il, et avec une claire vision de la Vérité, combats. » Par conséquent, prendre parti pour la Vérité et refuser de concéder quoi que ce soit au Mensonge qui lattaque, être loyal envers et contre tout et sopposer aux agresseurs et aux ennemis, nest pas incompatible avec léquanimité... Cest une bataille spirituelle à lintérieur comme à lextérieur ; avec la neutralité, le compromis ou même la passivité, on risque de laisser passer les forces ennemies et de leur permettre décraser la Vérité et ses enfants. Si vous regardez les choses sous cet angle, vous verrez que si légalité spirituelle intérieure est juste, être activement loyal et prendre parti fermement est tout aussi juste, et les deux attitudes ne peuvent pas être incompatibles. [R113] * 19 septembre 1936 Je ne vois pas la religion
hindoue de la même façon que Jawaharlal [Nehru]. * 24 décembre 1936 Le point de vue adopté par le Mahatma dans ces affaires est chrétien plutôt quhindou pour le chrétien, la mortification, lhumilité, le fait daccepter une position subalterne pour servir lhumanité ou pour servir le Divin sont des choses hautement spirituelles et le plus noble privilège de lâme. Cest un point de vue qui nadmet aucune hiérarchie de castes ; le Mahatma accepte les castes mais en prenant comme principe de base que toutes sont égales devant le Divin : un bhangi [balayeur-vidangeur] qui obéit à son dharma vaut un brâhmane qui obéit au sien ; il y a répartition des fonctions mais pas de hiérarchie dans les fonctions. Cest un point de vue, le point de vue hiérarchique en est un autre ; chacun a son approche et sa logique propres, que le mental tient pour valides en totalité mais qui correspondent seulement à une partie de la réalité. Que toutes les occupations soient égales devant le Divin, que tous les hommes aient en eux le même Brahman, est une vérité, mais que le développement ne soit pas égal chez tous en est une autre. Lidée quil faut un punya [10] spécial pour naître bhangi est, évidemment, une de ces puissantes exagérations coutumières du Mahatma qui frappent fortement lesprit de ceux qui lécoutent. Lidée, derrière cela, cest que la fonction du bhangi représente un service indispensable à la société, tout autant que celle du brâhmane, mais que, comme elle est désagréable, la choisir volontairement demande un héroïsme moral spécial. Il semble croire que lâme la choisie librement du fait même que cest un service héroïque et une récompense dactes vertueux mais ce nest guère vraisemblable. Le service rendu par le balayeur-vidangeur est indispensable dans certaines conditions de société ; cest une de ces nécessités de base sans lesquelles la société ne peut guère exister et sans lesquelles le développement culturel dont la vie du brâhmane fait partie naurait pu avoir lieu. Mais il est évident que le développement culturel a, pour le progrès de lhumanité et depuis son état premier statique, plus de valeur que le service des besoins physiques ; et ce développement peut même conduire à un stade où des inventions scientifiques rendent les fonctions du vidangeur moins indispensables, ou même les font disparaître tout à fait. Mais là, je suppose que le Mahatma napprouverait pas car cela se réaliserait au moyen de machines et ce serait sécarter de la vie simple. En tous cas, il nest pas vrai que la vie du bhangi soit supérieure à celle du brâhmane et quelle constitue la récompense dune vertu spéciale. Dun autre côté, la conception traditionnelle selon laquelle un homme est supérieur à dautres sous prétexte quil est brâhmane, nest ni rationnelle ni justifiable. Un homme spirituel ou cultivé, né paria, est supérieur du point de vue des valeurs divines à un brâhmane dénué de spiritualité et attaché aux biens de ce monde ou à un brâhmane fruste et inculte. La naissance compte, mais ce qui fait la valeur fondamentale se trouve dans lhomme lui-même, dans lâme derrière et la façon dont elle se manifeste plus ou moins dans sa nature. [R115] * Tout cela [11] ne présage rien de bon pour lavenir, quand lInde obtiendra le pourna swaraj [indépendance complète]. Déjà la corruption du Congrès met le Mahatma Gandhi très mal à laise. Que sera-ce quand le pourna satyâgraha régnera sur toute lInde ? [R116] * Notes : [1] Dans le corps du texte les numéros des références sont préfixées par la lettre R, la numérotation restant identique à celle du livre. Les numéros sans préfixe désignent les notes. [2] Sachchidânanda : le principe divin éternel de lExistence [sat], de la Conscience [chit], et de la Joie [ânanda] [3] Cest quelque chose quont observé nombre de ceux qui ont approché Gandhi ; ainsi, Nehru remarquait : « Jai dit [à Gandhi, en mars 1931], que sa façon de nous réserver des surprises meffrayait, et quil y avait chez lui quelque chose dinconnu que jétais absolument incapable de comprendre et qui me remplissait dappréhension, en dépit de mon étroite association avec lui depuis quatorze ans. Il a reconnu la présence de cet inconnu en lui, et avoué que même lui ne pouvait en répondre ni prévoir à quoi cela pouvait mener. » [4] Le disciple avait probablement mentionné la deuxième Table Ronde à laquelle Gandhi assista en 1931, à Londres, et qui échoua. Le gouvernement britannique, en réponse, déclencha un règne de terreur, réprimant les manifestants à coups de canne et de fusil, emprisonnant, fouettant et torturant des dizaines de milliers dIndiens. Puis le gouvernement promulgua alors un nouveau décret dont leffet fut de renforcer encore la division entre hindous et musulmans, et, au sein des hindous, les divisions entre castes. [5] « La terre est son point dappui » (Brihadâranyaka Uupanishad, I.1.1.), « dans la matière il a établi sa ferme fondation » (Moundaka Uupanishad, II.2.8). [6] Tilak, relâché en 1914 après une déportation en Birmanie qui avait duré six ans, lança en 1916 le mouvement du « Home Rule » et présida quelques mois plus tard à la réintégration des Nationalistes au sein du Congrès, à la session de Lucknow. Au même moment, la Ligue musulmane, elle aussi, se réunit à Lucknow ; elle accepta de collaborer avec le Congrès en échange délectorats séparés et dun nombre fixe de sièges réservés aux musulmans dans les Conseils législatifs provinciaux et impériaux (ce fut le « Pacte de Lucknow »). [7] La Chine était alors en guerre contre le Japon ; ce dernier occupa une grande partie du nord-est de la Chine. [8] Ce premier paragraphe est publié ici pour la première fois. [9] Gounda-Râj : royaume des gredins. [10] Punya : mérite acquis grâce à une bonne action. (Selon la conception populaire, le pounya reçoit sa récompense lors dune prochaine vie.) [11] Sri Aurobindo fait allusion à certaines pratiques financières malhonnêtes.
On trouvera ci-dessous
les références des extraits. Là où il aurait
été trop fastidieux den donner le détail
complet, nous nous sommes contentés dindiquer les sources
de façon générale. Les chiffres en caractère
gras renvoient aux volumes de la « Centenary Edition » (Ashram
Sri Aurobindo, Pondichéry, 1972) et sont suivis du numéro
de page. « A & R » renvoie à Archives and
Research, revue semestrielle publiée à Pondichéry. [R85] 17.7-8 [R86] On Himself, 26-126 [R87] Ibid., 26.483 [R88] Ibid., 26.122, 124 [R89] On Himself, 26.468-469 [R90] Extrait inédit dune lettre à Dilip Kumar Roy [R91] Ibid., 26.165 [R92] Letters on Yoga, 22.178 [R93] Ibid., 22.152 [R94] The Liberator, de Sisirkumar Mitra (Jaico, 1970), p. 199 [R95] On Himself, 26.375-376 [R96] Letters on Yoga, 22.196-198 [R97] Ibid., 24.1608-1609 [R98] Ibid., 23.716 [R99] Ibid., 23.717 [R100] On Himself, 26.167 [R101] Letters on Yoga, 22.208-209 [R102] On Himself, 26.143 [R103] Letters on Yoga, 22.205 [R104] On Himself, 26.125 [R105] Letters on Yoga, 22.153 [R106] Ibid., 22.490 [R107] Ibid., 22.144 (2e paragraphe seulement) [R108] On Himself, 26.389 [R109] Ibid., 26.135 [R110] Letters on Yoga, 22.490 [R111] Ibid., 22.140 [R112] On Himself, 26.380 [R113] Letters on Yoga, 23.665-666 [R114] Ibid., 22.139 [R115] Ibid., 22.486-487 [R116] Correspondence with Sri Aurobindo de Nirodbaran, 2.1185
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