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TIBET, LE PAYS SACRIFIÉChapitre 23L'Inde
chausse les bottes britanniques
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L'Inde
se perdra par de faux scrupules, |
L'Inde
avait chaussé les bottes britanniques, mais elles étaient
trop grandes pour un Premier ministre idéaliste et une coterie
de conseillers gauchisants. Les mois qui suivirent la chute de Chamdo,
l'Inde avait un rôle majeur à jouer dans la question tibétaine
et, à bien des égards, le sort du Tibet en dépendait.
Bien que fondée sur une morale hautement honorable, on verra
que cette attitude finira par aboutir à l'effacement du Pays
des neiges des cartes de l'Asie. En Inde, des voix s'élevaient
contre la théorie de Nehru de « coexistence pacifique »
à tout prix, comme on l'a vu dans la lettre de Sardar Patel.
Après la disparition de Patel,
Nehru et ses conseillers souhaitaient avant tout être du bon côté
: ils ne voulaient pas être dans le camp des « impérialistes ».
Les dirigeants chinois avaient parfaitement saisi cette réticence,
ce qui leur rapporta d'amples dividendes. Le monde occidental était
considéré comme le symbole de l'impérialisme, responsable
de l'oppression des masses et de l'esclavage des asiatiques. Tout en
se faisant les champions du « non alignement »
comme assise de la politique indienne, nombre de politiciens et diplomates
indiens se sentaient beaucoup plus proches des communistes de Chine
ou de Russie que des « impérialistes occidentaux ».
C'était oublier que le monde occidental, et notamment les États-Unis,
avec toutes leurs imperfections, étaient aussi le symbole de
la lutte contre les forces fascistes et totalitaires : en conséquence,
un symbole de la liberté démocratique.
Au cours du débat parlementaire
de décembre 1950, il apparut clairement que Nehru ne voulait
pas prendre une position nette, tout en soulignant « qu'il
n'est pas juste, pour aucun pays, de parler de suzeraineté ou
de souveraineté sur un territoire limitrophe. » Et
de préciser :
[...] dans la mesure où le Tibet n'est pas la Chine, c'est la volonté du peuple tibétain qui doit prévaloir en ultime instance, et non pas des arguments légaux ou constitutionnels. Je pense que ce point de vue est valable. Que le peuple du Tibet soit suffisamment fort ou qu'un autre pays le soit afin de le traduire en pratique est une autre question. Il est cependant correct et approprié de dire, et je ne vois aucune difficulté à l'exprimer au gouvernement chinois, que suzeraineté ou souveraineté sur le Tibet ou pas, il est sûr et certain que, en vertu des principes qu'il proclame et de ceux que je maintiens, le dernier mot en ce qui concerne le Tibet doit revenir au peuple tibétain et à personne d'autre.
Deux semaines plus tôt, il avait écrit, dans une note interne au secrétaire général du ministère des Affaires étrangères : « Nous ne pouvons sauver le Tibet (1). » Lors de son discours au Parlement, il savait déjà que les Tibétains n'auraient plus jamais « le dernier mot » à propos du Tibet.
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Le
facteur Panikkar
L'un des facteurs les
plus importants dans les relations entre les gouvernements indien et
chinois fut la nomination de K.M. Panikkar comme ambassadeur auprès
des « deux Chines ». S'il est très inhabituel
de renommer un diplomate en poste dans un même pays dans un contexte
totalement différent (après la prise du pouvoir par les
communistes), le fait que Panikkar ait été proche du Premier
ministre l'a aidé à obtenir une nouvelle assignation à
Pékin au printemps 1950. Plus intéressant encore, sa position
changea diamétralement entre son mandat d'ambassadeur indien
à Nankin et celui auprès du régime communiste à
Pékin. À Nankin, où il fut le
premier plénipotentiaire de l'Inde libre auprès de la
Chine nationaliste, Panikkar était allé jusqu'à
se faire l'avocat de la reconnaissance de l'indépendance du Tibet.
Par la suite, à Pékin, il pencha si fortement vers l'Est
que le Premier ministre adjoint, Sardar Patel, remarqua : « Selon
mon impression personnelle, à ce moment crucial, ils [les Chinois]
ont réussi à instiller à notre ambassadeur un faux
sentiment de confiance dans leur prétendu désir de résoudre
le problème tibétain par des moyens pacifiques (2). »
Moins de six mois plus tard et après
quelques dîners en tête-à-tête avec Chou En-lai,
Panikkar était tellement entiché du régime communiste
qu'il se faisait un point d'honneur de convaincre chacun à Delhi
de ses « nouvelles convictions », tant et si bien
que Patel releva que « Panikkar se donnait beaucoup de mal
afin d'expliquer ou de justifier les actions chinoises ».
Il se mit à propager son enthousiasme pour la nouvelle Chine
dans les couloirs du ministère des Affaires étrangères
à Delhi. La contagion se répandit jusqu'au cabinet du
Premier ministre, si bien qu'une génération de bureaucrates
et de diplomates furent persuadés que l'avenir de l'Inde se situait
à l'Est. Mais les communistes étaient-ils moins impérialistes
d'esprit que les nationalistes ?
Plusieurs historiens ont observé
que, durant la révolution chinoise, pas une seule fois le Congrès
national indien ou quiconque en lutte pour l'indépendance de
l'Inde n'avait reçu le moindre encouragement ou message de sympathie
de leurs camarades communistes chinois. Durant les quelques mois suivants,
dans l'attente de l'agrément de sa nomination par Mao Tsé-toung,
Panikkar s'affaira à réécrire l'histoire indienne
et asiatique « du point de vue des Asiatiques eux-mêmes ».
C'est au cours de cette période que son ouvrage Asia and the
Western dominance a été révisé. Il influencera
toute la politique de Nehru. La thèse centrale du livre consiste
à dire que tous les pays d'Asie ont été dominés
par des impérialistes étrangers, qu'ils ont souffert les
mêmes calvaires au fil des siècles et que, par conséquent,
après leur libération de la « domination occidentale »,
ils devaient se retrouver ensemble en un combat uni contre le retour
de tout impérialisme « blanc ».
Malheureusement pour l'Inde, si la théorie
était juste, la réalité sur le terrain était
différente. Décider que « l'homme blanc »
a été impérialiste et le restera donc à
jamais est une assertion pas toujours étayée par le fait
historique. La supposition inverse parce que vous avez été
une fois sous le joug d'une puissance étrangère, vous
ne serez jamais impérialiste à l'avenir est également
erronée.
Lors
de la présentation de ses lettres de créance, Panikkar
prononça un discours qui allait être répété
par les dirigeants indiens pendant les douze années à
venir, sur l'importance de l'amitié entre la Chine et l'Inde
pour la paix mondiale. Décrivant Mao, il dit : « Son
visage offre une plaisante expression de bienveillance, son regard est
aimable. Sa personnalité est impressionnante, mais pas intimidante,
il a le don de mettre les gens à l'aise (3). »
Et de poursuivre : « Il n'y a ni cruauté ni dureté
ni dans ses yeux ni dans l'expression de sa bouche. En fait, il m'a
donné l'impression d'un esprit philosophique, un peu rêveur
[...] Dans sa vie épique, Mao doit avoir
expérimenté beaucoup de difficultés et enduré
de nombreuses souffrances. Pourtant, il n'y avait chez lui aucun signe
d'amertume, de cruauté ou de tristesse (4). »
Panikkar était tombé sous
le charme de Mao (5), de même l'Inde et son
Premier ministre. N'était-il pas le plus grand « expert »
indien de la Chine, celui qui connaissait et qui pouvait imprimer une
direction à la politique indienne en Asie ? Mao savait que les
idéalistes indiens ne bloqueraient pas ses plans de « libération »
de l'Asie. La note de Panikkar au ministre chinois des Affaires étrangères
du 2 octobre tend à confirmer qu'il était au courant des
intentions chinoises d'envahir le Tibet. Il exprime l'espoir qu'une
autre action militaire ne sera pas nécessaire, puisque la délégation
tibétaine devait se rendre prochainement à Pékin.
« Cela faciliterait un règlement pacifique de la question
tibétaine si les troupes chinoises éventuellement entrées
en territoire sous juridiction des autorités de Lhassa se restreignaient
au Si Kang occidental (la province du Kham). »
À l'évidence, Panikkar avait
beaucoup d'influence sur Nehru quant aux affaires chinoises. L'ambassadeur
indien en poste au Népal à l'époque nous a raconté
avoir envoyé à Nehru une évaluation de la situation
diamétralement opposée à celle de Panikkar, mais
le Premier ministre choisit de suivre l'avis de ce dernier, peut-être
parce qu'il convenait mieux à son image d'homme de paix.
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La
politique tibétaine du gouvernement indien
Un jour, swami Rama Thirtha, un grand sage réalisé du début du XXe siècle, déclara devant un public musulman à Lucknow :
La politique d'apaisement n'est jamais fructueuse. Elle accroît les exigences du tyran et encourage son penchant déraisonnable. Il ne vous écoutera jamais. Au contraire, il vous insultera davantage en amoncelant sur vous des allégations imaginaires et en trouvant en vous des aberrations infondées, parce qu'il est trop imbu de ses richesses, de son statut, de son pouvoir, de sa position et de son autorité transitoires (6).
Non-violence
ou apaisement ?
« Balivernes.
Bêtises que tout cela. Nous n'avons pas besoin de plan de défense.
Notre politique est la non-violence. Nous ne prévoyons pas de
menaces militaires. Démantelez l'armée. La police est
assez bonne pour faire face à nos besoins de sécurité
(7). » Ainsi parlait Nehru, le Premier
ministre de l'Inde, en 1947.
Peu après l'indépendance,
le commandant en chef des forces armées avait rédigé
le premier document concernant des menaces pesant sur la sécurité
de l'Inde. Le texte contenait des recommandations en vue d'assurer la
sécurité de la nation nouvellement indépendante
et demandait des directives au gouvernement au sujet de la politique
de défense. Quand le général Sir Robert Lockhart
l'apporta au Premier ministre, ce dernier répondit par ces incroyables
remarques. Le nouveau gouvernement indien avait décidé
d'être le champion de la non-violence ; il prouverait au monde
que problèmes et crises peuvent se régler sans recourir
à la force. La première victime en sera le Cachemire.
Nehru a perdu le Cachemire pour avoir confondu non-violence et apaisement.
De leur côté, les Chinois
ne se sentaient aucunement menacés par le pays de la non-violence.
Les dirigeants chinois connaissaient parfaitement leurs interlocuteurs
indiens. Peut-être ignoraient-ils que le Premier ministre avait
voulu démanteler l'armée en 1947, mais ils savaient qu'aucun
danger ne viendrait d'un leader aussi idéaliste. A. P. Venkateshwaran,
ancien secrétaire aux Affaires étrangères qui avait
été ambassadeur à Pékin au début
des années quatre-vingt, rapporte une anecdote intéressante,
démontrant que l'approche pacifiste des leaders indiens n'a jamais
été comprise par les Chinois. Un jour, le Bureau politique
du Comité central du parti communiste le pria de leur fournir
une copie sous-titrée du film Gandhi. La
copie fut prêtée par l'ambassade pour une séance
privée à l'intention des dirigeants du parti. Quand un
fonctionnaire chinois la rapporta, l'ambassadeur lui demanda comment
le film avait été reçu. Le fonctionnaire remercia
le gouvernement indien de sa générosité et « répondit
que c'était un récit splendide et émouvant de la
vie de Gandhi. Mais personne n'avait été capable de comprendre
à quoi rimait cette non-violence (8) ».
Lors de cet incident, dans les années
quatre-vingt, les leaders chinois menés par Deng Xiaoping étaient
déjà plus « souples » que ses anciens
camarades de la Longue marche, comme Mao, ou que la terrible « Bande
des Quatre ». On imagine aisément la réaction
des vieux dirigeants révolutionnaires des années cinquante
quand Nehru leur prêchait la non-violence... Résultat de
cette politique, à chaque fois que le point de vue indien différait
de celui des Chinois, les Indiens finissaient par « apaiser
les susceptibilités » chinoises, y compris au prix
de leur propre sécurité. Que ce soit en Inde ou en Occident,
la même politique a cours aujourd'hui encore.
Exemples significatifs de ce fonctionnement
: au lendemain de sa reconnaissance par l'Inde (31 décembre 1949),
le gouvernement chinois annonçait ses plans de « libérer »
le Tibet ; ni l'Inde ni le monde ne réagirent. Au contraire,
l'Inde décida d'intensifier ses efforts en vue de l'admission
de la Chine aux Nations unies, et Nehru répéta maintes
fois aux malheureux Tibétains et au monde qu'une solution pacifique
était en vue. En août 1950, le gouvernement indien fut
informé que les Chinois massaient des troupes de l'autre côté
du Yangtsé. Pas de réaction. Finalement, en octobre, la
Chine entreprend de « libérer » le Tibet.
Panikkar et son gouvernement commencent à reculer « afin
ne pas excéder les Chinois ». Pour Mao, c'est le feu
vert à la poursuite de la « libération ».
Plus ses troupes avançaient au Tibet, plus le gouvernement indien
(et les Tibétains) répétaient qu'il ne fallait
rien faire pour contrarier les Chinois. Cette politique d'apaisement
a continué jusqu'en 1962, quand les troupes chinoises envahirent
le nord de l'Inde.
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« Les
questions plus vastes »
La
plus grande erreur de Nehru fut de n'avoir été préoccupé
que par des « questions plus vastes », comme la
décolonisation de l'Asie ou la paix mondiale. En août,
il écrivait à Panikkar : « Cette invasion du
Tibet pourrait bien bouleverser l'actuel équilibre instable et
débrider des forces dangereuses. Certaines de nos frontières
nationales seraient en cause. Mais je suis davantage préoccupé
par les problèmes plus vastes que cela implique (9). »
À ses yeux, apparemment, la menace qui se mettait en place sur
la frontière indienne ne faisait pas partie des « questions
plus vastes ». On voit là la différence entre
l'approche indienne, avec sa politique obsédée par l'amitié
et la non-violence, et la tactique de guérilla à multiples
facettes apprise par Mao durant la Longue marche et appliquée
avec constance par les dirigeants chinois.
Tout en se préparant à
donner l'assaut au Tibet, Mao envoyait son Premier ministre à
la voix doucereuse chez l'ambassadeur indien, qu'il charmait à
coups de belles paroles et de savoureux dîners. Il interrompait
l'avance militaire quand la nécessité s'en faisait sentir
et laissait le temps à ses ennemis de « se calmer ».
Il calculait que de la sorte, ses adversaires ne seraient pas contraints
de réagir militairement. Après l'entrée des troupes
chinoises au Tibet, Mao attendit quelques mois avant de progresser vers
son but Lhassa , stabilisa le front et utilisa cette
attente pour consolider sa position stratégique.
Nehru
se brûle les doigts
Nehru
s'était déjà brûlé les doigts à
propos du Cachemire. En 1948, il avait lui-même porté la
question du Cachemire aux Nations unies ; de lui-même, il avait
fait d'une affaire bilatérale un problème international.
Il ne fait guère de doute qu'à l'époque, l'affaire
aurait pu se régler sur place, ce qui aurait évité
cinquante ans de misère au peuple cachemirien, sans mentionner
la perte de milliers de vies et le coût en milliards de roupies
pour les finances indiennes et pakistanaises. Mais Nehru en avait décidé
autrement, et l'Inde s'était trouvée prise au piège.
Comme celui du Tibet, le dossier du Cachemire est encore et toujours
en attente (10).
Le dalaï-lama nous a raconté
que, lors de sa première rencontre avec Nehru à Delhi,
en septembre 1959, le Premier ministre lui avait dit qu'en appeler à
l'ONU était une perte de temps. N'était-il pas paradoxal
qu'un internationaliste comme Nehru ne croyait déjà plus
aux Nations unies ? Quand bien même les dirigeants indiens ne
s'en rendaient pas compte à l'époque, la politique étrangère
indienne de deux poids deux mesures marquait le début du déclin
de l'Inde en tant que puissance sur la scène internationale.
Le manque de courage et de confiance en soi de ses responsables, démontrée
par leur besoin de complaire à tout prix aux Chinois, coûta
à l'Inde sa chance d'être un leader de ce que l'on a appelé
le tiers-monde. L'esprit kshatriya, des guerriers, avait déserté
l'Inde.
Nehru
et la mentalité chinoise
L'ingénuité
face aux Chinois est l'un des traits marquants du caractère de
Nehru. Peut-être parce qu'il était lui-même naïf
et bon, il voulait toujours voir ce qui était bon chez autrui
et ignorait trop souvent la réalité. Il n'a jamais vraiment
compris comment fonctionnait la mentalité chinoise.
Dès le début de 1950, l'année
fatidique, Nehru reçut des avertissements répétés.
Dans son premier communiqué après l'invasion, l'agence
Chine nouvelle déclarait que l'objectif de la « libération
du Tibet était de consolider la défense nationale sur
les frontières occidentales de la Chine ». Dans d'autres
notes, l'Inde était accusée d'être une puissance
impérialiste étrangère essayant de se saisir du
Tibet, mais à chaque fois, Delhi ignora l'insulte : après
tout, la Chine était « notre amie ». Le
fait que l'hiver approchait et que Liu Bocheng ainsi que Deng Xiaoping
avaient besoin de quelques mois pour consolider leur base au Tibet oriental
semble n'avoir jamais effleuré l'esprit de Nehru. Il est vrai
aussi que Chou En-lai jouait son rôle à la perfection,
il n'avait que belles paroles et politesses pour ses interlocteurs.
Les diplomates indiens et le Premier ministre étaient
totalement sous le charme de son élégance et de sa courtoisie.
Chou se rendit à plusieurs reprises en Inde en 1956/1957 (11),
à l'époque précise où la route stratégique
du Sinkiang au Tibet (12), qui passe en territoire
indien, fut ouverte à la circulation.
Nehru avait-il connaissance de ce que
le XIIIe dalaï-lama avait confié à Charles Bell à
propos des Chinois au début des années vingt ? « La
manière chinoise est de commencer plutôt en douceur, puis
d'attendre un peu pour voir comment ça passe ; s'il n'y a pas
d'objection, ils haussent le ton et y vont un peu plus fort. Mais si
l'on objecte à leur première déclaration ou action,
ils prétendent qu'il y a eu malentendu et cessent, pour un certain
temps du moins, de nous embêter davantage (13). »
Le problème de Nehru, c'est qu'il
pensait et planifiait à sa manière, avec sa propre mentalité
et sa vision des choses : il n'a jamais essayé de penser à
la façon de Mao. Nehru ne le connaissait pas et ne pouvait pas
le comprendre. Le Grand Timonier luttait pour une cause révolutionnaire,
il avait dit à ses hommes pendant la Longue marche que la révolution
n'était pas une réception de salon autour d'une tasse
de thé. Une anecdote concernant Nehru indique combien il était
en porte-à-faux à propos de la mentalité chinoise
et de ses motivations.
Selon le docteur Li Zhisui, médecin
privé de Mao, quand Nehru était en visite en Chine en
1954, le Grand Timonier l'abasourdit en lui disant qu'il « considérait
la bombe atomique comme un
tigre de papier
et il acceptait sans ciller que la Chine perde des millions de vies
humaines afin de l'emporter sur de prétendus impérialistes.
La bombe atomique
n'est rien qui puisse faire peur, avait-il dit à Nehru. La Chine
a une forte population. On ne saurait la rayer de l'existence par la
bombe. Si d'autres peuvent lancer une bombe atomique, moi aussi je le
peux. Il n'y a pas de quoi s'effrayer de la mort de dix ou vingt millions
de gens (14). »
C'était en 1954, mais même cela n'a pas incité Nehru
à repenser sa politique de « fraternité »
avec la Chine.
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Une note à propos du Tibet
Nous
avons vu que Nehru n'a pas répondu directement à la lettre
de Patel, mais quelques jours plus tard, il dicta une note (15)
qui deviendra la pierre angulaire de la politique envers la Chine jusqu'à
la mort du Premier ministre. Voyons-la de plus près.
Ce qui a poussé à la définition
d'une nouvelle ligne politique à l'égard de la Chine (hormis
la missive de Patel, qui n'est même pas mentionnée dans
la note), c'est l'appel des Tibétains aux Nations unies. Le Premier
ministre pensait que les Chinois « semblaient se calmer et
tenter une sorte d'approche plus amicale ». Il est douteux
que les Chinois se soient calmés mais, ayant assuré leur
position militaire au Tibet, et l'appel tibétain étant
en passe d'être considéré aux Nations unies, ils
« attendaient » avant de faire le pas suivant.
Nehru pensait également que la
politique envers la Chine devait être déterminée
en fonction à la fois du court et du long terme. Pour lui, c'était
un fait accompli que « la Chine allait être notre voisin
immédiat pour longtemps. Nous aurons une frontière commune
terriblement longue ». En novembre 1950, Nehru avait donc
accepté que la frontière entre l'Inde et le Tibet soit
de facto devenue celle entre l'Inde et la Chine. Le constat est
surprenant, dans la mesure où, à ce moment-là,
les troupes chinoises n'étaient pas allées plus loin que
Chamdo et se trouvaient encore à plusieurs semaines de marche
de Lhassa, ainsi qu'à plusieurs mois de la ligne McMahon. Nehru
ajoutait : « Je pense que l'on peut tenir pour sûr
que la Chine prendra possession, du moins au sens politique, de tout
le Tibet. » Il admettait plus loin que, pour le peuple tibétain,
« l'autonomie ne pouvait plus, à l'évidence,
être quelque chose comme l'autonomie proche de l'indépendance
dont le Tibet avait joui au cours des quarante années précédentes ».
Il est incompréhensible que Nehru,
qui se voulait le héros des peuples opprimés, ait pu en
même temps accepter qu'une nation « au seuil de l'indépendance »
puisse perdre cette quasi-indépendance. La seule réponse
qu'il était à même de donner, la voici : « Il
est raisonnable de présumer qu'en vertu même de la géographie,
du terrain et du climat du Tibet, une large mesure d'autonomie est à
peu près inévitable. » Selon toute probabilité,
l'une des raisons ayant amené Nehru à accepter si facilement
la disparition du Tibet des cartes de l'Asie était qu'il pensait
qu'un régime socialiste serait dans l'intérêt du
Tibet. Il ne faut pas oublier que dans le même temps, il essayait
lui-même d'introduire la démocratie au Népal et
au Sikkim (16).
À l'époque, la principale
épine au flanc de l'Inde était le Cachemire. On peut comprendre
que le gouvernement indien n'avait guère envie d'ouvrir un second
front dans l'Himalaya. Cela aurait signifié des ressources humaines
et financières difficiles à dégager. Depuis l'indépendance,
le Pakistan était devenu l'ennemi numéro un et, pour beaucoup
de stratèges et de politiciens, l'ouverture d'un second front
était hors de question. Au fil des années, la Chine a
pleinement joué des ennuis indiens au Cachemire (17).
Voici maintenant la pierre de touche
de la politique indienne à l'égard de la Chine de 1950
à 1960 : « À long terme, l'Inde et la Chine
sont les deux plus grands pays d'Asie ayant une frontière commune,
avec toutes deux une certaine tendance à l'expansionnisme en
raison de leur vitalité. Si leurs relations sont mauvaises, cela
aura de sérieuses conséquences non seulement sur elles-mêmes,
mais également sur l'ensemble de l'Asie. » Et Nehru
d'ajouter : « Ce que nous devons rechercher, c'est une sorte
d'entente avec la Chine », avant de conclure : « La
Chine le désire également, pour des raisons évidentes. »
« Nous ne pouvons sauver le
Tibet » telle était la conclusion finale.
L'étrange argument refait surface
: si nous faisons quelque chose pour aider le Tibet, cela exaspérera
la Chine, et le sort du Tibet sera encore aggravé. Après
avoir perdu plus d'un million de leurs concitoyens, avoir vu quelque
six mille monastères détruits et leur culture millénaire
anéantie, les Tibétains peuvent certainement poser des
questions sur la validité d'une telle approche. Que pouvait-il
arriver de pire ? Quant à l'appel tibétain aux Nations
unies, Nehru décida finalement d'en faire le moins possible :
« Nous pouvons dire que, quoi qu'il
en ait été dans le passé de la reconnaissance d'une
quelconque suzeraineté ou souveraineté de la Chine, les
récents événements la privent de tout droit de
s'en réclamer. Il pourrait se trouver une base morale pour cet
argument. Mais cela ne nous mènera pas très loin, d'ailleurs
pas plus que le Tibet. Cela ne fera que précipiter sa chute
(18). »
Les faits démontrent que le Tibet
était un pays indépendant, il était flagrant que
la Chine en tant qu'agresseur avait tort et que le devoir moral de l'Inde
était de défendre cette position, mais, sous prétexte
que « cela ne nous mènerait pas très loin »,
on laissa tomber l'engagement moral. La conclusion était nette
: « Dans ces conditions, mieux vaut ne pas discuter l'appel
tibétain aux Nations unies. »
En résumé, nous avons insisté
sur le rôle de Nehru dans la question tibétaine parce qu'il
ressort clairement des dossiers déclassés des archives
britanniques et américaines que les pays occidentaux étaient
prêts à suivre la politique, quelle qu'elle soit, déterminée
par le gouvernement indien. L'Inde avait une frontière commune
avec le Tibet (et bientôt avec la Chine), elle avait le monopole
des communications avec lui, la seule mission (avec le Népal)
à Lhassa, et finalement, en cas « d'infiltration »
communiste, l'Inde et le Népal seraient les premiers à
en souffrir. Quand l'Inde décida de ne pas prendre position,
l'Occident a suivi. Le Tibet était sacrifié.
Pour rendre cependant à Nehru ce
qui lui revient, rappelons qu'après 1959, quand les réfugiés
tibétains commencèrent à affluer en Inde à
la suite du départ du dalaï-lama, il fit de son mieux pour
leur assurer aide et éducation à tous. Au cours de nos
recherches en vue du présent ouvrage, nous avons eu l'occasion
de rencontrer trois personnes qui ont vu Nehru peu avant sa mort. Dapon
Jampa Kalden, qui en 1964 était responsable des Forces frontalières
spéciales (19) nous a raconté qu'un
mois avant son décès, Nehru s'était rendu au QG
des forces tibétaines en Uttar Pradesh. Il avait alors admis
avoir commis une erreur en abandonnant le Tibet à son sort :
« J'ai été trompé par un ami »,
déclara-t-il aux soldats tibétains. Rinchen Dolma Taring,
auteur de Fille du Tibet, a vu Nehru à la même époque
à l'occasion d'un voyage en avion et se souvient qu'il « était
très triste ».
Enfin, le dalaï-lama
a été le dernier à rencontrer « officiellement »
le Premier ministre en mai 1964, une semaine avant sa mort : « Lors
de cet ultime entretien, il devait garder les mains sur l'accoudoir,
car il tremblait. Mentalement, il semblait parfaitement bien. Je pense
qu'il réalisait qu'il avait commis une erreur en faisant trop
confiance aux Chinois. Pourtant, il n'y avait chez lui aucun signe de
regret. » Puis le dalaï-lama d'ajouter : « Il
est évident, tout à fait clair que c'était une
erreur. Mais il y avait tant d'autres facteurs que c'était presque
inévitable. C'est comme ça (20). »
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Notes :
[1] SWJN, Series II, vol. 15 (1), note sur le
Tibet du 18 novembre 1950.
[2] Lettre de Sardar Patel à Nehru du
7 novembre 1950.
[3] Panikkar, op. cit., p. 81.
[4] Ibid.
[5] Un parlementaire indien de longue date,
qui était très proche de la Chine dans les années
cinquante, nous a dit que Panikkar avait
été « soudoyé » par les Chinois,
au moyen de dïners en tête à
tête avec de hauts fonctionnaires et grâce à bien
d'autres facilités, un traitement privilégié que
lui offrait le gouvernement communiste.
Nous n'avons pu vérifier cette information, mais C.P.N. Singh,
ambassadeur indien au Népal en
1950, était plus ou moins du même avis.
[6] David Frawley, Awaken Bharata, New
Delhi, Voice of India, 1998, p. 57.
[7] Cité par K. Subrahmanyam dans un
article du Times of India du 8 mai 1997, « Arms and
the Mahatma ». C'est
un extrait de la biographie du major général A. A. Rudra,
rédigée par le major général
D. K. Palit.
[8] A.P. Venkateshwaran, « India's
China Problem », dans India, Tibet and China, New
Delhi, Tibetan Parliamentary and
Policy Research Centre, 1996.
[9] Ibid., câble à
Panikkar du 19 août.
[10] C'est peut-être l'une des raisons pour
lesquelles, lorsque les Tibétains demandèrent à
Nehru son soutien pour
leur appel aux Nations unies en 1950, puis en 1959 et 1961, Nehru non
seulement refusa de
le parrainer, mais ne fut jamais favorable à un appel tibétain
auprès de l'organisation mondiale.
[11] Le Premier ministre communiste et athée
apporta même des reliques du Bouddha à l'occasion des
célébrations du Bouddha Jayanti.
[12] Traversant l'Aksaï Chin, la route
Sin-Kiang-Tibet fut ouverte le 6 octobre 1957, bien que l'Inde ne l'admit
qu'une année plus tard.
[13] Charles Bell, Portrait of a Dalaï
Lama, Londres, op.cit., 1987.
[14] Li, op. cit., p. 125.
[15] Texte de la note dans SWJN, Series II, vol.
15 (2), p. 345, « Policy Regarding China and Tibet. »
[16] Et au Cachemire avec le Sheikh Abdullah.
[17] Le Premier ministre chinois Li Peng vint
même à Delhi en 1991, menaçant le gouvernement indien,
s'il ne muselait pas
les activités des réfugiés tibétains en
Inde, de soutenir la position pakistanaise à
propos du Cachemire. L'Inde obéit immédiatement.
[18] Souligné par l'auteur.
[19] Ces commandos tibétains, formés
de jeunes réfugiés, étaient sous les ordres du
secrétariat du cabinet.
Ils se sont illustrés notamment lors de la guerre d'indépendance
du Bangladesh et jouent encore
un rôle non négligeable dans les régions himalayennes.
[20] Entretien avec le dalaï-lama, mars 1997.

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