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PONGAL – GO PUJA


Nicole Elfi

 

« AUM – Méditons sur la plus favorable
des formes du Soleil,
sur la Lumière du Suprême
afin qu’elle illumine
notre intelligence de la Vérité. »

 

     Ce « Gayatri mantra » est l’expression de la vénération au Soleil, répété depuis des milliers d’années par chaque brâhmane dans sa méditation journalière. Surya le Soleil, est le symbole du Divin, ses rayons représentent la Lumière dorée de la Vérité divine. Le Surya Namaskar de l’Indien a voyagé sur toute la terre et jusqu’à nos foyers lorsque nous pratiquons le hatha yoga et cette Salutation au Soleil, si bienfaisante.

     L’agriculteur que nous croisions occupé à labourer son champ sous le soleil brûlant du Tamil Nadu, en cache-sexe encore il y a vingt ans, pouvait être illettré. Mais il n’en était pas moins cultivé. Il gardait ce que les générations passées par la scolarité ont souvent perdu : des racines indiennes, un esprit sain à l’abord des questions profondes.

     Le geste le plus simple ici a sa résonance cosmique, il sera lié aux étoiles, au soleil, à la lune, pleine ou nouvelle.

     Pour l’Inde rurale, la base du bien-être matériel dépend de l’abondance des récoltes. La terre est la bonne mère nourricière, respectée comme telle. Pongal est donc une fête de l’agriculture et des fermiers : c’est le fruit d’une année de labeur que l’on célèbre au Tamil Nadu en particulier. La canne à sucre a été coupée et inonde les marchés, les charrettes aux bords des rues, les maisons : chacun mâchouille son morceau juteux. Le riz a été récolté, il sera bouilli pour la première fois, avec du sucre roux, et cette préparation donne son nom au festival : c’est le pongal.

     Le premier jour, 13 janvier [1], est une préparation à la fête. On va remercier le dieu Indra, qui préside au tonnerre et aux pluies et pourvoit donc à l’abondance des récoltes : c’est le jour de Bhogi Pongal. La maison sera nettoyée de fond en comble, les murs chaulés si possible, et l’on va brûler quelques vieux vêtements (vraiment très vieux !) pour s’assurer du plein renouveau.

     Le lendemain, le 14 janvier, est célébré sur toute l’Inde : c’est le festival de Makara Sankrânti, qui marque le retour du soleil dans l’hémisphère nord de l’écliptique, ainsi que le premier jour du mois tamil de Thaï [2]. C’est la transition d’une période considérée non propice à une nouvelle phase souriante et bienfaisante. Ce deuxième jour est donc une offrande au Soleil, avec un Surya Namaskâr. Ce matin-là, les femmes vont aux champs pour quelques semis ou mettre en terre des plants. Chacun prend un bon bain — les ablutions sont sacrées avant toute célébration hindoue —, puis s’habille de neuf. Devant la maison et tout autour, les femmes dessinent avec aisance des rangolis en volutes de poudre de riz, blanche ou de toutes les couleurs. La famille pose une petite représentation de Ganesh modelée en bouse de vache près de l’entrée pour la puja : avec quelques fleurs, un morceau de citrouille, une aubergine, une tige du riz récolté, on allume une flamme, un peu d’encens, on casse une noix de coco : chacun se concentre et offre symboliquement le fruit des récoltes au Divin, les mains jointes devant le cœur en namaskar.

     Les hommes creusent une courte tranchée devant le seuil de la maison pour y élever un foyer : quelques pierres de terre séchée, des brindilles, quelques morceaux de camphre enflammés, enfin le grand pot de riz nouveau est mis à cuire : le pongal s’apprête. Dès le premier bouillon, on plonge trois fois la cuillère dans la préparation et une quantité de liquide est mise de côté pour l’offrir au Soleil. Cette eau ira bénir les terrains en aspersion.

     Le pongal sera ensuite généreusement distribué, non seulement dans la maisonnée de fermiers, mais avec les voisins, le maçon, le menuisier, le commerçant — avec toute la grande famille !

     Le troisième jour célèbre les bovins. C’est le Go puja [3], ou au Tamil Nadu le Mâttu pongal. C’est la fête de ces grands bœufs majestueux qui labourent les terres, les zébus qui tirent les charrettes en peinant docilement sous les charges. Et qui n’a pas vu la vache indienne ? Qu’elle est belle avec ses grands yeux doux de biche ! Si la vache est vénérée des hindous, la raison est simple, mais double : c’est d’abord par gratitude.

     La deuxième raison remonte en ligne continue aux litanies védiques qui portaient presque toujours un double sens et un « Secret » que Sri Aurobindo a éclairé pour nous permettre de saisir le sens profond du Véda.

     L’image de la vache dans le Véda, « go » en sanscrit, est constamment associée à l’Aurore et au Soleil ; on entend « les troupeaux du Soleil », on parle des « vaches » cachées par les forces obscures dans des « places fortes », qui sont « délivrées » par les dieux ou les anciens Rishis, ou encore en « brisant le roc »... Tout au long des Védas, il est clair que ces litanies ne sont pas de simples poésies pastorales pour gardiens de troupeaux mais que le sens réel de « go » est la Lumière. La lumière de l’Aurore, la lumière divine. Usha (l’Aurore) en tant que « Mère des vaches » ne peut qu’être une forme, ou un pouvoir de cette Lumière suprême, de cette Conscience suprême, d’Aditi [4].

     Une légende raconte qu’à l’origine, les hommes constatèrent une diminution des chairs de leur corps et ils voulurent y remédier. Ils allèrent prier Brahmâ, l’Esprit suprême, de les aider. Brahmâ savait que le remède serait trop fort pour le mal : le Nectar divin ne serait pas assimilable par les hommes. Par conséquent, il en sélectionna une infime quantité, qu’il prit lui-même. Il localisa ce nectar dans son propre corps et le modifia en une substance qui puisse être digérée par les hommes.

     Après quoi il assuma la forme d’une vache et fit couler le flot de nectar par ses mamelles, pour nourrir ses petits, les hommes.

     C’est ainsi que la vache représente à la fois père et mère, et que l’on devient parricide ou matricide et l’assassin de Brahmâ lorsqu’on la tue. Mais lorsqu’on la vénère et la protège, on vénère Brahmâ, on vénère son père et sa mère !

     Vaches et bœufs sont donc honorés pour leur bienveillant service. Et dispensés de labeur ce jour-là : ils sont lavés, leurs cornes sont grattées puis peintes selon les goûts de rouge, de bleu, de jaune, enguirlandées de clochettes et d’œillets d’Inde ; les animaux sont bénis de santal et de poudre vermillon sur le front au cours d’une jolie puja aux parfums d’encens et de camphre. Puis ils auront aussi leur part du pongal bien entendu !

     Ce troisième jour dans les campagnes, vaches et bœufs sillonnent au pas de course les chemins des villages, ting ! ting ! ting ! décorés, colorés, et acclamés sur leur passage par les « pongalo-pongal ! pongalo-pongal ! » des villageois qui s’amusent follement de la fête.

Pongal à Kuilapalayam, près d’Auroville, en janvier 2006
(photo de Christine Devin)

     Le quatrième jour est le Kaanum Pongal, le jour des visites à la famille et aux amis et la conclusion du festival. C’est aussi le jour où depuis des centaines d’années dans les campagnes a lieu le jallykattu : le dressage de taureaux — non sans risques, d’ailleurs — où tout le village impressionné se réunit pour admirer le courage de ses garçons à maîtriser un jeune taureau effaré ou en colère. Il est dit dans les anciens textes tamouls que les jeunes filles faisaient parfois le vœu de n’épouser que le vainqueur d’un puissant taureau !

     Mais cette pratique a dégénéré en la négation des trois premiers jours du festival, et aujourd’hui, nombreux sont ceux qui demandent l’arrêt de cette coutume, devenue aussi cruelle que la tauromachie.

     Le respect de l’environnement n’est plus celui des âges passés. La population croît et les campagnes rétrécissent : les sécheresses répétées, l’emploi aveugle et abusif d’insecticides dangereux et de techniques nouvelles contraires à la diversité, et par-dessus tout l’introduction des OGM, bouleversent la communauté agricole qui s’endette jusqu’au suicide. Beaucoup d’enfants de fermiers font leurs études et s’en vont travailler à la ville ; parmi eux, après quelques années de l’expérience urbaine, quelques exceptions laissent la « carrière » pour revenir à la terre, déterminés à la transformer. Cependant les ressources naturelles diminuent et l’on fore quantité de puits jusqu’à 300 mètres de profondeur ou plus, sans restriction. Les cubes de béton hideux remplacent les huttes d’antan où il faisait bon vivre en dépit des températures d’été, et les détritus de la vie moderne s’amoncellent sans solution.

     Quelques groupes et individus appellent au bon sens et travaillent à la régénération de l’environnement, au sauvetage des cultures traditionnelles (capables de résister aux sécheresses), à l’agriculture biologique, à la régénération des rivières et des nappes phréatiques par la remise en fonction de points traditionnels de captage et par l’afforestation. On peut constater les résultats de ces efforts isolés dans le reverdissement d’un certain nombre de villages au Rajasthan grâce au labeur persévérant d’un Rajendra Singh, ou concrètement dans les jardins et forêts d’Auroville – mais l’Inde est vaste et ces voix sont à peine entendues. Y aura-t-il une intervention pour sauver quelque chose de l’essentiel ?

© Nicole Elfi


(Nicole Elfi a pris la route de l'Inde il y a plus de trente ans et y séjourne depuis, dans le Tamil Nadu. Elle est venue à l'Inde attirée par l'expérience de Mère et de Sri Aurobindo et a travaillé à la publication d'oeuvres les concernant ainsi qu'à des recherches sur la culture indienne.)


 

 

 

Notes :

[1] Le festival commence le 13 ou 14 janvier, suivant les calendriers.

[2] Étant donné le décalage d’une vingtaine de jours par rapport au vrai solstice d’hiver, décalage causé par la précession des équinoxes, on peut dater les origines de ce festival au IVe siècle de notre ère.

[3] Go signifie « vache » en sanskrit. En tamoul = mâDou.

[4] Sri Aurobindo, The Secret of the Veda (Sri Aurobindo Ashram).


  



     
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