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SRI RAMAKRISHNA À DAKSHINESHWAR


Nicole Elfi

 


     Une halte à Kolkata [1] nous offre la ville indienne à son comble.

     La pollution vous saute aux yeux, à la gorge — aux oreilles aussi avec les klaxons constants, à qui le plus original, le plus chantant, le plus bruyant. Hier c’était le dernier jour de Durgâ pûjâ [2] et l’on croise des rickshaws remorquant encore quantité de statues de la déesse en toutes tailles. De hautes façades s’élèvent, de belle couleur pêche, ou à motifs de craie sur gris pâle, ou en terre cuite, flambant neuves, comme si un immeuble avait poussé là par miracle : ce sont les extraordinaires pandals [3] à Durgâ, en aggloméré ! Arches gigantesques ou façades garnies de toutes sortes de matériaux (les Bengalis sont très inventifs) : boutons de couturière, biscuits, pièces de monnaie ou fibre de canne à sucre, qui ornent l’image de la Mère, immense, régnant superbe.
     Chacun s’affaire et glisse comme si de rien n’était dans ce chaos où croulent les guirlandes d’œillets d’Inde, de tubéreuses et de jasmins, entre le linge pendu à sécher devant les boutiques ou étalé sur les racines des arbres, les monceaux de pneus, les tas de noix de coco, les échafaudages de bassines ; ici un camion s’engage impunément dans une ruelle, là un artiste refait une toilette à un petit temple de rue : il repeint soigneusement les images. Sur un bout de trottoir siège un atelier de mécanique, un peu plus loin un barbier rase son client assis sur une caisse le miroir à la main, tandis que cet autre se brosse les dents inlassablement, ouverture blanche de mousse au milieu d’un visage brun content. Sans compter les vaches, les bœufs, les chèvres qui sont tout de même bien chez eux. Tout cela n’est pas sans charme avec ce Gange chargé qui traverse la ville, pollué et sacré.

     La statue de Sri Aurobindo se dresse sur cette place devant le Victoria Memorial, bâtiment pompeux bâti avec les finances et la sueur de l’Inde sous la férule britannique — pour le souvenir peut-être, du pillage et de la cruauté que les envoyés de cette impératrice Victoria ont infligé ? Personne n’a pris la peine de retirer cette sculpture en proue sur son trône d’antan.
     Sur un piédestal se tient celui qui naquit dans cette ville il y a cent trente-quatre ans, le 15 août 1872. Ici même Sri Aurobindo œuvra, au milieu de ses compagnons pour libérer l’Inde du joug britannique, avant d’aller à sa prochaine étape au Sud du pays, se consacrer à une libération plus grande : celle de la nature humaine par ce qu’il appelait le « yoga intégral ».
     Lui qui comprenait et embrassait tout est entouré ce soir de bulles de savon colorées et dansantes comme pour le célébrer de petites lumières, parmi les enfants aux cerfs-volants, les calèches pour touristes et les promeneurs, vendeurs de ballons ou sucreries et fritures salées, quand tout à coup encore, un parfum exquis arrive à percer le non-air, miracle d’un arbre en fleur qui résiste à l’épaisse poussière... 

     « La capitale de la culture indienne », vous diront fièrement les anciens. Kolkata évoque Sri Ramakrishna, évoque Swami Vivékananda, Kolkata évoque Sri Aurobindo et Tagore, une lignée de Connaissance pour le futur de l’humanité. Sri Aurobindo était venu travailler à une œuvre « commencée à Dakshineshwar ».


Sri Ramakrishna

     Dakshineshwar est un petit village au nord de Kolkata, connu pour son temple à la Mère, parce que c’est là qu’a vécu l’humble Sri Ramakrishna, celui dont la vie est l’histoire d’une longue extase d’amour pour le Divin et pour tout ce qui vit. « Sri Ramakrishna est allé droit à la réalisation divine, avait écrit Sri Aurobindo, prenant quasiment de force le royaume des cieux, se saisissant d’une méthode yoguique après l’autre et en extrayant la substance avec une incroyable capacité, toujours pour revenir au cœur du sujet, à la réalisation et la possession de Dieu par le pouvoir de l’amour. »

     Sri Ramakrishna était né le 18 février 1836. Il est venu régénérer l’hindouisme. Il est venu libérer la société hindoue des chaînes qui s’étaient formées au cours des siècles en réaction aux profanations et souillures des incursions étrangères.

Sri Ramakrishna

Sri Ramakrishna


     Tout était vivant pour Sri Ramakrishna et ressenti en lui-même. La divinité dans la pierre lui parlait et souriait, il entendait les clochettes aux pieds de la Mère et la voyait se déplacer ! Rien n’était séparé de lui, ni la souffrance au-dehors ni la peine. Sri Ramakrishna était presque illettré, mais devant lui venait aussi bien se prosterner la fleur des jeunes lettrés de Kolkata, confondus devant celui qui « maîtrisait divinement la connaissance ».


Swami Vivékananda

     C’est de cette fleur intellectuelle que provenait Narendra Nâth Datta, le futur Swami Vivékananda, ce Feu incarné qui rêvait de méditation et de réalisation divine. Sri Ramakrisna avait vu la vérité mystique derrière la naissance de son disciple. Le jeune Narendra — Naren pour les amis — avait une forte foi aux côtés d’un mental bien construit et rationnel : il voulait la vérité pure, sans le support d’images ni d’un guru, la raison devait justifier les expériences. « Avez-vous vu Dieu ? » demandait-il à ceux qu’il considérait comme des guides spirituels. À quoi bon la spiritualité si ce n’est pour la réalisation de Dieu ?
     Un jour le professeur de littérature à l’université avait tenté une impossible description de l’extase. « Le mieux serait d’avoir une preuve visuelle de l’expérience, avait-il conclu, et pour cela les étudiants feront bien, comme je l’ai fait moi-même, de se rendre à Dakshineshwar et de rencontrer Sri Ramakrishna au temple. »
     Naren s’y était rendu sans tarder. Mais il ne s’attendait pas à l’accueil que lui réservait Sri Ramakrishna.
     Le jeune homme est musicien et poète et se met à chanter, avec tant de sensibilité et de dévotion que Sri Ramakrishna au milieu des larmes et d’une grande tendresse lui raconte, à la façon pure et simple d’un enfant, comme il l’avait attendu longtemps ! qu’il était ému de voir arriver si belle âme de l’atmosphère matérielle de Kolkata, et que Naren avait une grande mission spirituelle.
     Naren était abasourdi. Cet homme serait-il un peu fou ? Cependant son comportement et ses paroles sont par ailleurs parfaitement normaux et semblent émaner de la profondeur d’une réalisation. Il rentre à Kolkata en plein conflit. « Sri Ramakrishna serait-il monomaniaque ? Pourtant, il s’agit indéniablement d’un grand Saint — et comment expliquer cet étrange bonheur à ses côtés ? »

     Un mois plus tard, Naren retourne à Dakshineshwar. Cette fois, Sri Ramakrishna le fait asseoir près de lui et part en extase. Il se trouve qu’il touche Naren, qui entre dans une expérience à son tour : « Les yeux ouverts j’ai vu les murs et tout dans la pièce tourbillonner et disparaître dans le néant, et l’univers entier et mon individualité étaient en train de se fondre en un mystérieux Vide qui contenait tout ! » Naren prend peur, il croit faire face à la mort. « Qu’est-ce que vous êtes en train de me faire ? s’écrie-t-il, j’ai mes parents à la maison ! »
     Sri Ramakrishna s’était mis à rire et à frapper la poitrine du garçon en disant : « Bien, restons-en là ; tout viendra en son temps ! » Et tout s’était arrêté à la seconde : Naren s’était retrouvé lui-même dans la pièce telle qu’elle était auparavant.

     « Mais comment se peut-il que par un simple toucher quelqu’un puisse bouleverser mon cerveau de la sorte ? » Il était assez déplaisant de se faire traiter ainsi et certainement, à l’avenir Naren allait être sur ses gardes.

     Une semaine après, Naren retourne voir cet être mystérieux. Sri Ramakrishna est toujours plein d’une grande affection pour lui. Il l’emmène cette fois dans le jardin adjacent au temple et repart à son extase. Il se trouve qu’à nouveau, dans cet état, il touche Naren, qui en dépit de ses précautions se retrouve englouti et perd toute conscience extérieure. Lorsqu’il revient à lui, Sri Ramakrishna est en train de lui frapper doucement la poitrine. Naren n’avait aucune idée de ce qui s’était passé, mais le Maître avait vu beaucoup de choses sur l’être intérieur et la mission du futur Vivékananda.

Swami Vivekananda

Swami Vivekananda


     Ce dernier allait sillonner l’Inde pour réveiller son peuple endormi, pour raviver la flamme de la religion éternelle et du Dharma. « Vous deviendrez ce à quoi vous croyez. Si vous vous croyez sages, sages vous serez. Rien ne vous en empêche... Toute la gloire, tout le pouvoir et la pureté sont en l’âme déjà. Vous pouvez tout faire, tout ce à quoi vous aspirez : croyez en cela, ne croyez pas que vous êtes faibles ! Ne croyez pas que vous êtes fantasques et à moitié fou, comme nombre d’entre nous le croient aujourd’hui... Debout ! exprimez la divinité en vous. » Mais son cœur agonisait de voir l’extrême pauvreté et la misère dans lesquelles vivaient les villageois au XIXe siècle. Et c’est à la recherche d’une solution que le moine s’était embarqué pour l’Amérique où il allait enflammer le Parlement des religions à Chicago [4], puis en Angleterre où il prêcha le Védanta. Pour la première fois l’Occident écoutait la source védantique. Et si les missionnaires d’Amérique s’en hérissaient, en Inde la confiance renaissait. Swami Vivékananda a déversé une énergie prodigieuse pour sortir son pays d’une stagnation : il voulait l’indépendance intérieure de son peuple, et de fait il a creusé le sillon du futur mouvement révolutionnaire pour l’indépendance de l’Inde. Avec Sri Ramakrishna, il a été l’un des grands catalyseurs de la Renaissance indienne.

     « Il y a beaucoup de chemins ! s’écriait Sri Ramakrishna, et tous mènent également à Dieu. Tous les hommes sont mes frères, aussi bien le pécheur et l’athée, que le Bien-aimé tire vers l’Un sans une seconde perdue, à Sa façon. »


Kâlî pûjâ

     Au mois d’octobre 2002 nous nous trouvons au temple de Kâlî à Dakshineshwar, celui où se trouve encore la déité qu’a vénérée Sri Ramakrishna dans son sanctuaire, qu’il a vue vivante comme sa propre mère. Si l’Inde porte un culte à la Mère, c’est qu’elle vénère la création, elle vénère la réalisation, elle vénère l’action. L’Inde adore l’océan de douceur où baigne Mahâlakshmî, mais elle comprend l’amour et la compassion sublime dans l’action guerrière de Mahâkâlî.
     C’était la veille de Kâlî pûjâ. Et Kâlî pûjâ à Kolkata est l’occasion d’une fête extraordinaire. Il y avait un monde fou à ce temple à la Mère. Nous avons suivi la queue, si longue qu’elle tournait en arabesques sur elle-même dans la cour. Les hommes du service de sécurité hurlaient insolemment sur les pèlerins pressés comme des sardines, munis de leur petit panier d’offrandes, comme celui-ci devant nous, sérieux, concentré, plein d’adoration ; on sent toute l’aspiration qu’il met dans sa venue, ce fait crucial de sa rencontre avec Elle : le prêtre lui fait la place, il se presse devant Elle. Puis ça passe à d’autres, vite, et nous aussi nous passons et l’apercevons de côté.

     Allons essayer de la voir de face, nous n’avons pas pris la bonne file... Mais c’est bientôt la fin de la pûjâ d’après nos informations, il est 11h 30 du matin et la queue est longue, longue et se prolonge. Il est douteux que nous puissions arriver jusqu’au sanctuaire. Chacun est là avec son offrande, généralement ces paniers de fleurs de différentes tailles selon les bourses et la dévotion. Et nous qui n’avons rien dans les mains ! me dis-je. Nous tâcherons de donner quelque argent, voyons. Et voilà qu’intérieurement je m’adresse à la Mère : « Si tu veux qu’on vienne, tu l’arranges. »
     Aussitôt un homme du bout de la queue vient nous dire : « Si vous voulez, vous pouvez la voir sans faire la queue, allez par le temple et vous lui ferez face. »
     Reconnaissants, nous y allons, essayons de l’apercevoir, de comprendre par où nous approcher, lorsqu’une autre personne nous montre quel chemin prendre pour la voir de face au plus près. Là, pas de bousculade, pas de cris, nous restons aussi longtemps que nous voulons à la regarder, toute de basalte dans ses vêtements éclatants, puissante, belle ! La Mère est là, vivante, malgré la garde et cette noble cohue.


Pandal à Kâlî à Kolkata

Pandal à Kâlî à Kolkata


     En retournant vers Kolkata la musique bat son plein avec les orchestres de rues et les haut-parleurs près des pandals qui se sont élevés, à Kâlî cette fois, façades ou intérieurs de temple telles des créations de joailliers, où scintille la Mère en trois, quatre ou cinq mètres de haut ! Elle rutile de bijoux, de miroirs, de vêtements colorés : le corps bleu, la langue rouge tirée, les yeux écarquillés, elle pose son pied droit sur Shiva allongé, symbolisant la prééminence de la Shakti et la soumission du Suprême à sa propre manifestation : seule la tradition indienne a osé exprimer ce mystère.

Nicole Elfi

© Nicole Elfi

(Nicole Elfi a pris la route de l'Inde il y a plus de trente ans et y séjourne depuis, dans le Tamil Nadu. Elle est venue à l'Inde attirée par l'expérience de Mère et de Sri Aurobindo et a travaillé à la publication d'oeuvres les concernant ainsi qu'à des recherches sur la culture indienne.)


 




Note :

[1] Kolkata est la nouvelle orthographe officielle de Calcutta.

[2] Durgâ est une représentation de la mère divine, elle est l’énergie victorieuse qui sauve les dieux et l’univers en vainquant le démon Mahisasura. Elle représente la victoire sur le mal et est célébrée comme telle.
Pûjâ : consécration ou prière à la divinité, qui consiste à offrir une flamme, un peu d'encens, une noix de coco, et quelques fleurs, avec parfois la récitation de mantras.

[3] Pavillons dressés pour abriter la divinité.

[4]
En 1893.




     
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