Une âme saine dans un corps constamment renouvelé doit être la réalité de lhindouisme. Sans dogme ni autorité spirituelle, mais avec une loi dêtre, chacun selon son dharma, la vérité de son être. Alors toutes les formes et toutes les couleurs lui sont bonnes, pourvu que la réalité intérieure y habite. Ainsi cette histoire dun grand lieu de pèlerinage au sud de lInde, où lessentiel se cache... dans une termitière ! Le
Seigneur de Tirupati, Balaji, était sans doute à lorigine
un dieu tribal qui sest fondu en Vishnu avec le temps.
Balaji restera sur cette colline de Tirumalai [2]
jusquà la fin du Kali Yuga, car dit-on, il a une dette.
Il a une dette, et bien quil soit tout dans lunivers, il
ne possède rien et na pas les moyens de la rembourser.
Les termes de son séjour sur cette colline nont donc pas
été fixés, mais il lui a été suggéré
de donner la première offrande journalière de chaque disciple.
Ainsi chaque fidèle lui donne quelque chose : ce quil peut,
pour aider le Seigneur à rembourser sa dette. Et Nârada est reparti en chantant : « Narayana, Narayana... » Lun des rishis, Bhrigu, accepte la tâche délicate daller mettre les trois royaumes à lépreuve et sen acquitte avec son arrogance proverbiale : les deux premiers, Brahmâ et Shiva échouent à lépreuve insolente et Bhrigu repart mécontent. Les rishis avaient des expériences profondes, mais tous ne cultivaient pas léquanimité. Vishnu reposait en un bienveillant sommeil sur locéan de lait lorsque Bhrigu savance sur la voie nacrée. Le Seigneur ne remarque pas son arrivée. Hélas Bhrigu nétait guère sattvique lui-même et sitôt sen offense : il frappe de son pied la poitrine du Seigneur. Cétait une insulte extrême. Le Seigneur séveille
et voyant le visage courroucé du sage, il comprend ce qui vient
de se passer. Vishnu se lève et se met aux pieds du sage. Et Bhrigu reprend son chemin, une infinie joie au cur. Mais la Mère
divine était humiliée de cette irrévérence
de la pire espèce. La poitrine du Seigneur que Bhrigu avait frappée
est la demeure quIl lui avait offerte. Lakshmi ne voulait plus
rester en ce lieu. Et Lakshmi disparaît de la demeure céleste où nexistait ni la peur ni les obstacles. Mais dès linstant où la Mère quitte Vaikunta, le lieu céleste perd sa grâce. Les fleurs sont toujours là mais elle nont plus de parfum. Les oiseaux ne chantent plus ! Les instruments de musique se taisent. Les bijoux, les joyaux sont là, mais nont plus déclat. Le royaume a lair morne et abandonné. Et là où la Mère divine nest plus, le Seigneur ne peut plus être : Il sen va, marchant devant lui sans savoir où ses pas lemmènent. Il marche et marche, traverse plus de la moitié du monde sans eau ni nourriture. Enfin il arrive à une colline serpentine où il se sent étrangement bien : « Cet endroit me semble digne de Vaikunta ! » Il aperçoit un monticule de terre percé de galeries et de chambres cest une ancienne termitière. En Inde elles abondent et sont souvent liées à lascèse des yogis, leurs galeries fourmillent dhistoires. Le Seigneur y trouve une sorte de salle où il sassied en méditation et ne bouge plus. Il reste absorbé à lintérieur de sa termitière, sans la moindre pensée pour son corps demprunt. Mais sa concentration est si puissante quelle commence à déranger la paix des cieux ! Brahmâ veut que le Seigneur se nourrisse : il fait part dun plan à Shiva qui consent. Brahmâ prend
laspect dune magnifique vache, et Shiva celui de son veau.
Lakshmi savait naturellement la présence du Seigneur dans cette
fourmilière : elle prend lapparence dune vachère
et se rend au palais vendre la vache et son veau au roi. Les courtisans étaient
surpris de lénormité de la somme. Jusquau moment où la reine-mère vient inspecter la traite des vaches au palais. Quelle nest pas sa surprise de constater que la nouvelle vache ne donne aucun lait ! Elle fait appeler le vacher et lui demande ce quil fait du lait. Le vacher est stupéfait. Il jure par tous les dieux quil ne trait pas la vache en secret, mais la reine ne le croit pas. Elle lui dit quil perdra sa tête sil ne trouve pas ce qui arrive au lait que cette bonne vache porte en ses mamelles. Le jour suivant le vacher bouleversé mène son troupeau sur la colline, comme dhabitude. Comme dhabitude il va sallonger sous un bon arbre mais tout en alerte, il nest pas question de sendormir. Et que voit-il ? La vache filer à travers la colline en galopant ! Il se lève et la suit. Lorsquil aperçoit
la vache verser son lait à travers la termitière, il enrage
: « Cest quelle aurait pu me coûter la
vie ! » rugit-il en lançant violemment sa hache en
direction de lanimal. La hache allait la pourfendre lorsque le
Seigneur apparaît comme léclair et saisit loutil
au vol ! mais non sans quau passage un coin de loutil lui
entaille le front. Le sang coule. Seigneur Vishnu, qui
sétait assis derrière un arbre, se lève : Le roi est transi
deffroi et dadmiration devant la magnificence de cet être.
Non, ce nest pas un mortel ! Ce ne peut être quun
dieu dont il na point entendu parler, se dit-il en lui-même. Le roi supplie, demande
pardon, reconnaît son jugement hâtif. Le roi repart à
son destin, tandis que le Seigneur sen va en quête dherbes
bienfaisantes au voisinage de la termitière. Ce faisant, il rencontre
Varaha, le Seigneur de la Terre, divinité à tête
de sanglier et incarnation de Vishnu lui-même ! Le Seigneur raconte
le départ de Lakshmi et lhistoire qui sensuit. «
Quel destin ! se lamente Varaha. Et jusquà quand resterez-vous
ici ? » Et il plut à Vishnu daccepter laffaire ! Le Seigneur a une dette de réalisation envers la terre : il ne regarde pas la création den haut, pour la juger ou la dominer, mais il se soumet et soffre à elle, il la sert. Nous avons donc pris
le train pour la ville de Tirupati. De là, nous nous sommes levés
à 2 heures un matin, avons pris un bain, une voiture damis
est passée nous chercher. Au pied de la colline de Tirumalai,
des cars attendent et par une route serpentine conduisent les fidèles
vers le temple. Pour arriver jusque là, déjà plusieurs
heures sétaient écoulées.
Nous avons suivi la file, un kilomètre de file et de grilles pour canaliser la foule, des couloirs, des pièces où sasseoir, un labyrinthe dattente où chacun prie ou parle ou est tendu vers le moment qui sapproche. On entend de la musique et des mantras enregistrés, on entend aussi ceux des individus en prière. Certains attendent dans la file vingt-quatre heures, quarante-huit heures avant darriver au Sanctuaire. « Si le Seigneur le veut, vous le rencontrerez », nous avaient dit les amis. Parfois, le pèlerin grimpe la montagne à pied, marche pendant plusieurs heures, mais il ne verra pas le Seigneur ce jour-là, il devra retourner à la ville, à ses affaires, à sa famille, sans avoir eu la grâce du Regard. En loccurrence cest un regard qui ne veut pas distinguer : les yeux de Balaji sont bandés. Que laspiration soit pure et sûre car Vishnu sous cette forme va répondre à la demande. Il répond toujours. Plus nous nous approchons, plus cest doré, plus lon perçoit un sens de sacré, concentré, de beauté. Puis tout à coup, après des couloirs encore et des tournants, la file saccélère : on y est. Cest grandiose, Il est là. Tout est or, immense présence, tout se tait, on est dedans, cest inouï. Mais une seconde, deux secondes, cest vite passé, même si cest dense comme le Seigneur de Tirupati. Trois secondes, quatre secondes, jai eu la grâce de quatre secondes, par hasard, par miracle. Nous ne loublierons jamais. Et au retour, le Seigneur nous avait préparé une surprise, un cadeau, bien que nous ne lui ayons rien demandé. Nicole Elfi ©
Nicole Elfi (Nicole Elfi a pris la route de l'Inde il y a plus
de trente ans et y séjourne depuis, dans le Tamil Nadu. Elle
est venue à l'Inde attirée par l'expérience de
Mère et de Sri Aurobindo et a travaillé à la publication
d'oeuvres les concernant ainsi qu'à des recherches sur la culture
indienne.)
Notes : [1] Sri Aurobindo,
Karmayogin, 25 septembre 1909.
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