La Revue
de l'Inde
La tragédie du Cachemire
Éditorial
Après
un numéro très remarqué sur le yoga et layurvéda,
nous passons à un autre sujet, beaucoup plus ardu, beaucoup plus
grave : le Cachemire.
La Revue de lInde,
magazine pondéré, revue sérieuse, se devait de
sortir un « Spécial Cachemire ». Nous avons
choisi de le titrer « La Tragédie du Cachemire ».
Pourquoi une tragédie ? Dabord parce que le Cachemire reste
un endroit de rêve, quont loué de nombreux voyageurs
: « Que dire du Cachemire ? Le royaume dépasse en
beauté tout ce que javais anticipé »,
écrit, en 1665, le Dr François Bernier. Puis, parce que
lislam à visage ouvert et à tendance soufie, qui
se pratiquait au Cachemire pour des siècles, malgré de
nombreuses persécutions, sy est effrité sous les
coups de boutoir sunnites du Pakistan et de lAfghanistan, cela
depuis la fin des années quatre-vingt. Enfin, parce que lOccident
ne voit souvent dans le problème du Cachemire quun différent
entre le Pakistan et lInde, alors que le problème est beaucoup
plus complexe, beaucoup plus subtil.
Le soufisme est-il
défunt au Cachemire ? La Ligne de contrôle qui sépare
le Cachemire sous contrôle pakistanais du Cachemire indien, peut-elle
« sestomper » comme le préconise
le Premier ministre indien ? Le Christ a-t-il visité le Cachemire
? Le spectre dune guerre nucléaire, qui inquiète
fort les Américains et à un moindre degré
la France, plane-t-il sur le Cachemire ? Plusieurs experts répondent
à toutes ces questions.
Claude Arpi, auteur
de Cachemire,
le paradis perdu (Philippe Picquier, 2004)
qui avait dirigé un « Spécial Tibet »
danthologie, nous revient pour ce dossier Cachemire, qui constitue,
sans doute, une première en France, par sa complexité,
par la diversité de ses opinions et par son sérieux.
Bonne lecture !
François Gautier

La tragédie
de lÉtat
du Jammu
et Cachemire
Claude
Arpi
(Écrivain et journaliste, dont on peut
lire les articles sur le site : www.claudearpi.net)
La question du Cachemire est fort complexe.
Cest peut-être, avec le conflit au Proche-Orient, lécheveau
politique le plus difficile à démêler. Nous ne prétendons
pas avec ce numéro « Spécial Cachemire »
de La Revue de lInde donner une image définitive
de ce conflit qui a vu le jour il y a 60 ans, nous avons seulement essayé
de proposer au lecteur une mosaïque de points de vue. Ces aperçus
ne se bornent pas au conflit entre lInde et le Pakistan dont lenjeu
est la vallée du Cachemire avec ses beautés tant vantées
par ceux qui ont eu la chance de la visiter, ils sétendent
aussi aux problèmes des autres régions de lÉtat
du Jammu et Cachemire, en particulier le Ladakh et le Jammu.
La première
chose que lon remarque en commençant une étude de
cette région est la diversité géographique, raciale,
culturelle et surtout religieuse. Une note historique aidera le lecteur,
nous lespérons, à mieux saisir le contexte de la
« question » du Cachemire, née du drame
de la partition du sous-continent indien. En effet, en août 1947,
la Vallée se trouve soudain « prise en sandwich »
entre les deux nouveaux dominions.
La tragédie
du Cachemire a son origine dans la folie même de cette partition.
La Couronne britannique et son représentant, Lord Mountbatten
sont pour beaucoup responsables de la situation à laquelle lInde
doit faire face aujourdhui. Il est bien évident que les
interférences extérieures au sous-continent, ont joué
(et jouent encore) un rôle important, et souvent néfastes.
Nous pensons, en particulier, au certificat « dallié
privilégié » dans la lutte contre le terrorisme
donné par ladministration Bush au Pakistan.
Le Cachemire est néanmoins
resté synonyme de « beauté de la nature ».
Pour beaucoup, le paradis sur Terre devait y ressembler. On le comprend
en lisant les descriptions de laventurier Francis Younghusband
ou de Stanislas Ostorog, le premier ambassadeur de France en Inde. Ces
témoignages font encore rêver et nous pouvons nous demander
: « Comment en sommes-nous arrivés à cette
tragédie ? » Cest ce que nous essayons de voir
dans la Rubrique Politique & Actualité.
Rappelons quen
1989, le directeur de la CIA désigne déjà le Cachemire
comme « lendroit le plus explosif du monde ».
Quelques années plus tard, Colin Powell, le Secrétaire
dÉtat américain revient sur ce sujet dans les mêmes
termes : « la région la plus dangereuse du monde. »
Même si ces affirmations
sont discutables, le Cachemire nen demeure pas moins lépicentre
dun des plus longs conflits de la planète.
Lentrevue avec
le gouverneur du Jammu et Cachemire est intéressante dans la
mesure où le général Sinha qui avait dimportantes
responsabilités durant la première guerre indo-pakistanaise
de 1947-1948 est devenu, plus de cinquante ans plus tard, le chef constitutionnel
de lÉtat. Le concept du Kashimriyat quil nous
explique peut faire rêver : autour de lui, une solution pour cet
État traumatisé peut-elle sélaborer ?
Dans la rubrique Politique
& Actualité, quelques-uns des meilleurs spécialistes
de la question du Cachemire (Brahma Chellaney, B. Raman, Ved Marwah,
G. Parthasarthy et le général Lamballe en autres) partagent
avec nous leur vue sur différents aspects de la pomme de discorde
entre lInde et le Pakistan.
Un document édifiant
dont nous publions des extraits est le Projet de Rapport sur la situation
actuelle et les perspectives davenir au Cachemire préparé
par la baronne Nicholson pour la Commission des Affaires étrangères
du Parlement européen. Cela montre la connaissance de la question
du Cachemire, du moins à Strasbourg !
Lancien gouverneur
Jagmohan souligne le caractère flou des nouvelles propositions
du général Musharraf, estimant en fin de compte que si
lÉtat du Jammu et Cachemire veut éviter une situation
« yougoslave », les divers peuples qui constituent
cet État doivent réapprendre à vivre ensemble.
Le développement économique est pour lui, comme pour beaucoup
dautres, la clef dune solution pour la région. Le
député du Ladakh, M. Thupstan Chhewang nous confie les
problèmes de sa région himalayenne à majorité
bouddhiste, dont les revendications sont tout autres que celles des
habitants de la Vallée.
Nous ne pouvons ignorer
que cest dans cet État que se déroule la « guerre
la plus haute du monde ». Un bref historique de la bataille
pour le glacier du Siachen, « là
où poussent les roses », nous conduit
aux racines du conflit et une entrevue avec le capitaine Bana Singh
qui conquit en 1987, le poste le plus stratégique de la planète
(à plus de 6 500 m daltitude), nous fait entrevoir les
aspects humains de cette guerre méconnue.
Dans la rubrique Témoignage
nous irons à la découverte de cette diversité qui
a fait la beauté du Cachemire et qui malheureusement semble avoir
disparu. Ne loublions pas, cest dans cette région
du sous-continent que la symbiose entre culture hindoue et musulmane
a été la plus complète. Nest- ce pas cela
la vraie tragédie du Cachemire ?
Le gouverneur nous
rappelle dailleurs quen ces mois de 1947, alors que le reste
de lInde était à feu et à sang du fait des
émeutes interreligieuses, Srinagar restait calme et les deux
communautés vivaient ensemble paisiblement.
La Ligne de contrôle
qui sépare des peuples de même culture, lexode forcé
des pandits, létat insurrectionnel au début des
années quatre-vingt-dix, ou encore le triste sort des familles
hindoues contraintes de quitter les régions occupées par
le Pakistan en 1947-1948 sont autant daspects de cette tragédie
dont il nous faut écouter les témoignages. Celui dun
vieil homme sage, Abdul Wahid Radhu, le dernier caravanier, qui a étudié
à luniversité musulmane dAligargh dans les
années où le concept du Pakistan était en train
de voir le jour, est réconfortant. Il a été lune
des dernières personnes à conduire la caravane du Ladakh
au Tibet ; il était aussi présent à Lhassa lorsque
les Chinois envahirent le Toit du Monde. Sa vie de « caravanier
de lintérieur » ainsi que ses vues sur lislam
du Cachemire sont fascinantes !
La rubrique Société
et Religion nous conduit de lautre côté de la
Ligne de contrôle, au Baltistan, où Ismail Khan nous dit
combien ce conflit entre lInde et le Pakistan est injuste pour
les populations locales séparées, depuis si longtemps,
par une ligne dessinée sur la carte de leur État.
Si le Cachemire est
synonyme de beauté de la nature, il lest aussi de raffinement
culturel. Le shivaïsme cachemiri, en particulier, a donné
à cette région la réputation de posséder
une grande profondeur de pensée. Jaishree Kak nous parle de la
grande sainte cachemirie Lalla qui, par la simplicité et la profondeur
de sa poésie, est le symbole de la vraie spiritualité
du Cachemire. Le Professeur Siddiq Wahid, recteur de lUniversité
islamique du Cachemire, nous explique quil est encore possible
aujourdhui davoir plusieurs identités et nous parle
de la tâche quil a entreprise, un « dialogue »
autour de lislam moderne. Laurent Pordié, quant à
lui, nous fait rencontrer les amchis, les médecins traditionnels
du Ladakh et nous parle de leur lutte pour préserver leur identité
dans un monde qui change trop rapidement.
La dernière
partie de cette Revue, la rubrique Culture démontre encore
une fois la richesse et la diversité de lÉtat du
Jammu et Cachemire. Jaya Jaitly présente cet artisanat qui a
fait la renommée de ce pays de par le monde alors que Monisha
Ahmed nous décrit les fresques magnifiquement conservées
du temple dAlchi au Ladakh. Une grande spécialiste de la
musique indienne, Manjari Sinha explique au profane les subtilités
de cet instrument quest le santoor. Le « son
de la Vallée » ne peut quinduire une profonde
contemplation chez lamateur de musique indienne.
Pour terminer, deux
critiques de film : La première relate le drame et lexode
des pandits au début des années quatre-vingt-dix alors
que la seconde nous parle dun film bollywoodien, Lakshya,
sur la guerre de Kargil. Toutes les deux nous rappellent les tragédies
qui se répètent au Cachemire.
En fin de compte, la
question du Cachemire nest peut-être pas si complexe, en
fait, elle est assez simple : la tolérance qui a permis à
cette culture si spéciale de fleurir au Cachemire, peut-elle
ressaisir les esprits et les curs des hommes ?
M. Jagmohan préconise
comme solution de réapprendre à vivre ensemble, cest
simple, mais ce nest pas facile, surtout lorsque lÉtat
de lautre côté de la Ligne de contrôle prêche
toujours la théorie des « Deux Nations ».
Cest pour cette diversité religieuse et culturelle que
lInde se bat, parviendra-t-elle à la rétablir au
Jammu et Cachemire ? Lavenir nous le dira. Mais il est certain
quun monde sans ce pluralisme que représente le Kashmiriyat
serait certainement plus pauvre.
.
Sommaire
Tous les articles de cette revue sont disponibles
sur le site de Claude Arpi à l'adresse suivante :
http://www.claudearpi.net/index.php?nav=articles&id=25&lang=2
|
ÉDITORIAL
|
|
|
François Gautier
|
Introduction |
| Claude Arpi |
La Tragédie de lÉtat
du Jammu et Cachemire |
| |
|
|
HISTOIRE
|
|
|
Claude Arpi
|
Note historique sur la question
du Cachemire |
|
Sir Francis Younghusband
|
Variations saisonnières |
|
Claude Arpi
|
Le conflit du Cachemire : Le rôle
des Britanniques |
|
Stanislas Ostrorog
|
Voyage au Cachemire |
| |
|
|
POLITIQUE / ACTUALITÉ
|
|
Le Gouverneur S. K. Sinha
|
La solution
est le Kashmiriyat |
|
Baronne Nicholson de Winterbourne
|
Projet de rapport du Parlement
européen sur la situation actuelle et les perspectives
davenir au Cachemire |
|
G. Parthasarathy
|
Changements dans les relations
indo-pakistanaises
|
| Prof. Brahma Chellaney |
Dénucléariser le
conflit en Asie du Sud |
| B. Raman |
Terrorisme au Jammu et Cachemire |
| Jagmohan |
« Vous voulez lArticle
370 ou le développement ? » |
| Jagmohan |
Op Topac (extraits) |
| François Gautier |
Les vraies fausses-vérités
du Cachemire |
| Alain Lamballe |
Leau dans le conflit du Cachemire |
Thupstan Chhewang,
député du Ladakh |
Entrevue : Personne nest
disposé à prendre nos revendications en considération |
| Claude Arpi |
La guerre la plus haute du monde |
| Capitaine Bana Singh |
« Cétait pour
te mettre à lépreuve » |
| |
|
| TÉMOIGNAGES |
| Pushp Saraf |
La Ligne de contrôle sestompe |
| Pauline Garaude |
Quel avenir pour les réfugiés
pandits ? |
| Ved Marwha |
Trois ans au Cachemire |
| Vijay Kranti |
Histoire de deux Cachemires : témoignage
dune victime |
| Claude Arpi |
Abdul Wahid Radhu : Le dernier
caravanier |
| Subhash Kak |
Il neige sur Srinagar |
| |
|
|
SOCIÉTÉ
ET RELIGION
|
|
Ismail Khan
|
Réparer linjustice
faite aux populations locales |
|
Jaishree Kak
|
Lalla, poète
mystique du Cachemire |
|
Prof. Siddiq Wahid
|
Nous avons tous une identité
multiple |
| Dr Laurent Pordié |
Médecine traditionnelle
et conflits interreligieux au Ladakh |
| Simon Georget |
Au cur des médecines,
en Inde et ailleurs |
| |
|
CULTURE
|
|
|
Jaya Jaitly
|
Lartisanat
du Jammu et Cachemire |
|
Dr Monisha Ahmed
|
Les peintures murales du temple
dAlchi |
|
Manjari Sinha
|
Le santoor : le son de la vallée |
| François Gautier |
Jésus-Christ est-il enterré
à Srinagar ? |
| Laurent Baldo |
Et le monde resta silencieux |
|
Laurent Muscianisi (Fantastikasia)
|
Lakshya
|
| |
|
